Scandinavie

Championne de l’égalité, la Suède s’interroge sur le bilan de #MeToo

La Suède a été le pays européen où la libération de la parole des femmes a eu le plus d’impact, mais le bilan est contrasté et certains hommes avouent leur désarroi

Jean-Claude Arnault n’a pas compris que le monde avait changé. Ce Français installé en Suède, devenu une figure du monde culturel, a utilisé pendant des décennies ses relations et son influence pour obtenir des faveurs sexuelles. Couvert par ses amis de l’Académie suédoise, qui décerne le Prix Nobel de littérature, l’homme aujourd’hui âgé de 72 ans osait tout. «Cela n’a été précédé par aucun flirt, ou caresse sur le bras… Il a mis directement la main entre mes jambes», se souvient une de ses victimes, citée par la presse suédoise. Qu’importe le lieu, l’impunité lui semblait garantie… Jusqu’à #MeToo. Dénoncé dans le Dagens Nyheter par 18 femmes, en novembre dernier, alors que la parole commençait tout juste à se libérer aux Etats-Unis, Jean-Claude Arnault a été condamné le 1er octobre à 2 ans de prison, pour viol.

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Son procès, ici, est considéré comme le premier de l’ère #MeToo. Un signe que cette lame de fond sociétale, partie des plateaux de cinéma d’Hollywood, a pris en Suède une importance toute particulière. Dans ce pays où l’on ne plaisante pas avec l’égalité, ni avec le droit des femmes, les pétitions pour dénoncer le harcèlement ne se sont pas limitées au monde de la culture ou des médias. Il y en a eu des dizaines, dans tous les milieux.

«Les bases étaient déjà là»

«Si #Metoo a eu un tel impact en Suède, c’est parce que les bases étaient déjà là, estime Alexandra Pascalidou, femme de télévision, auteure, violée à l’âge de 14 ans. Nous avons eu un mouvement féministe très précoce, et très fort. Ces quatre dernières années, notre gouvernement s’était même officiellement déclaré féministe… Je suis heureuse de vivre dans un pays qui prend ces choses-là au sérieux.»

Car la Suède, en tête des différents classements sur l’égalité des genres, n’a pas attendu #MeToo pour réfléchir aux rapports hommes-femmes. Connu pour ses congés parentaux généreux, que les pères sont incités à prendre, le pays est aussi le seul au monde à avoir changé sa grammaire pour introduire le hen, un pronom neutre. «#MeToo a permis de briser l’omerta qui régnait autour du harcèlement, mais s’est aussi accompagné de mesures concrètes. Dès le mois d’avril, le gouvernement a débloqué des fonds supplémentaires pour contribuer à l’égalité des genres à l’école et dans les entreprises. Une loi sur le consentement – pour éviter les relations sexuelles forcées – est également entrée en vigueur le 1er juillet.

«Qu’est-ce qu’on attend de moi?»

Depuis un an, cependant, cette marche des femmes vers l’égalité laisse certains hommes désemparés. Les extrémistes se déchaînent sur les réseaux sociaux, où ils fustigent les feminazis. D’autres se retrouvent dans les locaux de l’association Mansjouren – le refuge des hommes – où le psychologue Armando Osses travaille comme volontaire: «La Suède est en paix depuis deux cents ans et c’est l’un des pays les plus égalitaires du monde, où les femmes peuvent à la fois faire des enfants et avoir une carrière. Ce pays n’a pas besoin de machos! Par conséquent les hommes ici ont pris de plus en plus de responsabilités dans le foyer. Ils participent aux tâches ménagères, ils promènent leurs enfants dans les parcs. Les Suédois sont donc naturellement plus égalitaires, plus sages, mais aussi moins sûrs d’eux. Je rencontre beaucoup d’hommes, surtout depuis #MeToo, qui se posent des questions: est-ce que je suis toujours un homme, ou pas? Qu’est-ce qu’on attend de moi?»

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La réponse à cette question, certains viennent la trouver… dans un théâtre de Stockholm. Ce jour-là, une vingtaine d’hommes sont allongés dans la pénombre, sur le flanc, collés les uns contre les autres, et respirent profondément. «Nous essayons de nous connecter au souffle de l’autre, à sa force vitale, explique Herman Ottosson. Il faut apprendre à être proche du corps d’un autre homme sans que ça paraisse bizarre, apprendre à se toucher, à exprimer ses émotions, comme le font les femmes.» Herman, créateur de Raw Man (l’homme cru), organise des stages pour aider les hommes à retrouver… leur masculinité. Pour lui, #MeToo est «une bonne chose», mais a aussi provoqué de nombreux «dommages collatéraux»: «La masculinité est en crise, spécialement en Suède, affirme-t-il. Les hommes n’osent plus rien faire car ils ont peur d’être perçus comme des menaces. Les femmes, surtout en Suède, sont devenues autonomes et n’ont plus besoin de nous. C’est pour ça qu’on a le record de gens qui vivent seuls, en Suède.»

Le bastion de l’économie

Mis à mal dans leur relation avec les femmes, les hommes le sont aussi dans leur dernier bastion: les entreprises. Tous les ans, la fondation AllBright publie un classement de la position des femmes au sein des grands groupes suédois, cotés à la bourse de Stockholm. Quelle est leur présence dans les équipes de management, dans les conseils d’administration? Et les résultats, comme le déplore Jennifer Råsten, ne sont pas à la hauteur: «Lorsque l’on regarde les postes de direction dans les différents secteurs de la société suédoise, on s’aperçoit que dans la politique, 49% de ces postes sont occupés par des femmes. L’Eglise, c’est 23%. Dans les entreprises, on tombe à 10%.»

Sous leurs dehors tolérants et ouverts, les mâles suédois n’ont pas encore donné les clés du véritable pouvoir, qui est économique. Pour AllBright, qui dénonce dans une «liste rouge» les entreprises les moins vertueuses, #MeToo a été une étape importante, mais pas encore décisive: «Quand le phénomène a explosé en Suède, nous avons envoyé notre classement à tous les députés, et à tous les patrons. 10% d’entre eux ont réagi immédiatement et pris des mesures concrètes, pour améliorer les choses. C’est bien, mais les autres 90% sont restés silencieux.» Alexandra Pascalidou en est aussi convaincue, #MeToo n’est qu’un début. «Même en Suède, si vous êtes un homme, vous atteindrez des postes plus élevés, plus facilement, parce que les décisions importantes sont prises par exemple dans les saunas, où les femmes ne peuvent pas entrer, ou dans les clubs de golf. Ce n’est pas un pays parfait, mais je suis convaincue que tout ça va changer.»

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