«A-t-il de la chance?» avait coutume de dire Bonaparte à ceux qui lui recommandaient un sujet prometteur. Bertrand Delanoë, 51 ans, candidat de la gauche plurielle, aurait peut-être été de ceux-là, tant la chance, chez lui, est une forme de talent. Avec des pics, et des chutes aussi. Mais où la tendance générale grimpe, comme on le voit aux courbes des valeurs financières.

A première vue, pourtant, rien à signaler. On le croiserait dans la rue sans le connaître, qu'on le croirait comptable ou représentant. Un quidam, en somme, dans une ville où, pourtant, l'originalité, la pointe et le profil comptent. Car Paris, c'est encore la Cour, et aux dîners, on se donne volontiers en spectacle: l'assemblée d'un soir y échange moins qu'elle n'applaudit au verbe haut, au panache, aux rumeurs qui font pouffer les convives. En quoi le candidat de la gauche est un mystère. Il n'y a rien de cela chez cet homme, dont les adversaires, au sein même de son camp, ont toujours brocardé le manque de charisme, le discours terne et terre à terre. Comparé aux pur-sang prévus pour le galop final à la Mairie de Paris (Dominique Strauss-Kahn, puis Jack Lang), cet ancien agent de publicité a tout l'air d'un cheval ordinaire égaré au Grand Prix d'Amérique.

Au PS en 1972

Rien de bien remarquable non plus dans ses premiers pas. Né à Bizerte en 1950, le jeune Delanoë est, comme son rival Séguin, un Français de Tunisie. Ce fils de géomètre, athée et militant, et d'une infirmière gagnera le Midi à l'âge de 14 ans. Domicile: Rodez. Etudes en économie à Toulouse. Une simple maîtrise d'économie et l'adhésion, en 1972, au Parti socialiste, dont il admire les figures de Daniel Mayer et François Mitterrand, lui servent de baluchon. Et puis il milite, poussé par ses copains – un mot qui compte pour ce garçon un peu solitaire –, dans le Lot. Avec tant de brio, semble-t-il, que la chance s'offre à lui: on lui propose, à 22 ans (!), de prendre la tête de la fédération de ce département. L'été suivant, il rencontre, à la fois flatté et confit, François Mitterrand à Latche.

L'avenir est tracé: Bertrand Delanoë gagne Paris. A peine engagé comme cadre en entreprise, chez Bitumes spéciaux, on l'aspire au parti. Il sera l'adjoint de Louis Mermaz au Secrétariat national chargé des entreprises. Elu conseiller de Paris aux élections de 1977, il rafle le siège de député du XVIIIe arrondissement en 1981, à 31 ans. Deux ans encore, et il est nommé à la tête des fédérations du Parti socialiste. Mais trop de succès nuit. Le jeune député, le jeune apparatchik déplaît. On le trouve arrogant, on le dit autoritaire, gueulard parfois. Le ciel s'assombrit donc: il est conspué en congrès par des militants; il voit se rétrécir ses chances aux législatives. Il lâche. Mi-octobre 1985, il quitte les instances du parti, et ne conserve que son siège au Conseil de Paris.

C'est un autre Delanoë qui surgit alors. L'homme d'affaires, le publicitaire qui, engagé chez Robert et Parners, stupéfie ses patrons par son entregent, son ardeur au travail. Devenu indépendant, il se confectionne un important carnet d'adresses et il gère les dossiers de très gros clients (dont Framatome ou Thomson). A ceux qui, à droite, disent que la gauche ne connaît rien aux affaires, il rétorque par les faits. Et son agence serait donc promise au plus bel avenir si, une fois encore, le destin ne frappait à sa porte, sous la forme d'une charge nouvelle: c'est lui qu'on choisit, à gauche en 1993, pour prendre la présidence du groupe socialiste. Rien à signaler, là encore. Si ce n'est pour dire qu'il porte à son crédit (mérité?) la victoire de la gauche dans six arrondissements parisiens, aux municipales de 1995.

Du concret

Reste le mystère de sa réussite. Si la chance a continué de lui sourire – coup sur coup un Strauss-Kahn rattrapé par les affaires et un ministère offert, à l'arraché, à Jack Lang –, Delanoë garde en poche un atout paradoxal: le ton au-dessus, la modestie du propos, l'honnêteté. A ceux qui ricanent de son manque de panache, il répond par la maîtrise du terrain, nourri de sa présence ininterrompue au Conseil de Paris depuis bientôt vingt-cinq ans. On l'a vu sur Canal Plus il y a une semaine: pas un sujet, pas un chiffre, pas une motion ou proposition à l'Hôtel de Ville que ce candidat ne connaisse par le menu. Au discours gaulliste «L'intendance suivra», il répond: l'intendance est au cœur de ma stratégie. Crèches, saleté de la rue, sécurité, écoles, logements, c'est le concret et le concret seul qui, à l'échelon d'une ville, intéresse le plus l'électeur. La modernité (jointe à l'effondrement des clivages gauche-droite) sera aussi passée par là. On le vérifiera dimanche lors du premier tour.