Bâtiments écroulés, cadavres étalés sur le sol, blessés bloqués au milieu des gravats ou errant dans la rue, habitants paniqués: Haïti s’est réveillé mercredi matin sur des scènes d’apocalypse. La plupart de ses dix millions d’habitants n’avaient pas dormi, hantés par la crainte de nouvelles secousses. Le tremblement de terre de la veille, qui avait frappé vers 17 heures, a été ressenti jusqu’à Cuba, 300 kilomètres plus loin. La secousse a duré une longue minute, soulevant une noire poussière. De magnitude 7 sur l’échelle de Richter, le séisme a dévasté l’île.

Port-au-Prince, capitale surpeuplée de l’un des Etats les plus pauvres de la planète, est «détruite», dit un témoin. De nombreux édifices, dont le Palais national, le parlement, des ministères et la prison principale, se sont effondrés. Les premiers récits disent l’effroi et la désolation. On redoute des morts par milliers, prisonniers des gravats. On croise des blessés tous les deux pas dans la rue.

Le premier ministre Jean-Max Bellerive évoquait hier après-midi un bilan «bien au-dessus des 100 000 décès». 3,5 millions de personnes vivaient dans la zone la plus touchée. L’épicentre se trouve à seulement quinze kilomètres de la capitale. Les villes de Jacmel et Carrefour sont aussi sinistrées.

Près d’une quinzaine de répliques ont été enregistrées dans les heures suivant le choc. Eau, électricité et télécommunications ont été coupées. Les routes sont défoncées ou jonchées d’obstacles. Des dégâts qui sèment le chaos.

Hier, les informations du terrain ne parvenaient qu’au compte-gouttes, le réseau téléphonique ayant été largement détruit. Internet s’est fait le relais de témoignages, photos et vidéos à l’appui. Grâce à Twitter, Richard Morse, propriétaire du fameux hôtel Oloffson perché sur les hauteurs de Port-au-Prince, a pu commenter les événements toute la nuit. «Vu une photo du Palais, il est détruit.» «Entendu une rumeur concernant l’effondrement de l’hôpital, je n’en sais pas plus.» «La batterie de mon téléphone s’épuise. Bientôt, nous ne pourrons plus communiquer.»

Joint avec Skype, un employé des Nations unies établi à une soixantaine de kilomètres de la capitale racontait, quelques heures après le tremblement: «Nous n’arrivons plus à communiquer avec notre base principale. La plupart des informations que j’obtiens, je les trouve sur Internet ou via la télévision américaine. Au moment où je vous parle, la terre ondule. Les répliques sont terribles. A la première secousse, je me suis caché sous une table. J’ai l’impression d’être dans une machine à laver. Entre deux répliques, je suis allé faire un tour dans la petite ville où je réside. Il y a des dommages importants.»

Jean-Marie Fresnel Germain, habitant à Port-au-Prince, a passé la journée de mercredi dans la cour de sa maison, un ordinateur portable le reliant au reste du monde. Il relate: «J’étais en voiture lorsque c’est arrivé. J’allais chercher mon fils. C’est l’heure où les gens sortent du travail. La voiture a commencé à bouger, je n’ai pas tout de suite compris. Et puis tout a été bloqué. J’ai vu des tas de maisons écroulées, l’hôpital de cinq étages qui se trouve près de chez moi ne faisait plus que deux ou trois mètres d’épaisseur. Les autorités ont demandé à la population de ne pas rentrer à leur domicile, à cause des répliques. Tout le monde a dormi dehors. J’ai fait un tour ce matin, j’ai vu des ruines et quelques cadavres, mais pas de secours. Il n’y avait même pas un policier.»

Les humanitaires sont sur le pied de guerre mais manquent d’informations et les zones sinistrées semblaient hier soir encore largement inaccessibles. «C’est très compliqué car nous n’arrivons pas à joindre nos équipes sur place, souligne Corinne Thévoz, chargée du programme haïtien de l’EPER. Mardi soir vers 23h30, notre coordinatrice a juste eu le temps de me dire qu’il y avait eu un tremblement de terre et que notre bureau était inutilisable. Ensuite, ça a coupé.»

Seule certitude, la catastrophe est immense. La solidarité, dès lors, s’annonce massive. Nombre de gouvernements ont aussitôt promis leur aide: Etats-Unis, Grande-Bretagne, Canada, Islande, Pays-Bas, Allemagne… La Suisse aussi bien sûr. Confédération et ONG confondues. La Chaîne du bonheur a ouvert un compte à 7h00 mercredi matin. La Croix-Rouge Suisse a débloqué un million de francs: «Cinq logisticiens doivent partir dès maintenant pour préparer l’arrivée des équipes internationales, note Karl Schuler, porte-parole. Dans un deuxième temps, nous enverrons peut-être des sages-femmes et des infirmières. Nous ne savons pas comment nos avions pourront atterrir: la piste de l’aéroport a été préservée, mais la tour de contrôle serait en partie détruite.»

Hier soir, l’aéroport restait interdit aux vols civils, seuls les avions militaires américains avaient le droit de se poser. «Saint-Domingue se transforme en base logistique pour les ONG, mais il reste ensuite une bonne journée de trajet pour rallier Port-au-Prince, par la route ou par la mer, s’inquiète Karl Schuler. Et en plus des hommes, nous avons beaucoup de matériel à acheminer.» Ne pouvant hélas pas arriver assez vite sur place, les sauveteurs et les chiens de la Chaîne d’urgence suisse ne partiront pas pour Haïti, expliquait hier soir Toni Frisch, directeur adjoint de la DDC. La Suisse a en revanche envoyé une première équipe d’urgence pour évaluer les besoins médicaux et logistiques sur place, en vue d’une future mission humanitaire. Un deuxième groupe partira ce jeudi.

Présente sur place depuis longtemps, Terre des hommes dispose d’un grand stock de kits d’urgence. Equipements d’hygiène, rations sèches, citernes et médicaments seront distribués ces prochains jours à plusieurs milliers de sinistrés. Médecins sans frontières a accueilli quelque 600 blessés dans ses centres de soins et devait expédier dans la soirée de mercredi un hôpital gonflable d’une capacité de 100 lits. La section suisse envoie douze personnes ce jeudi sur le terrain, chirurgiens, anesthésistes, infirmiers, administrateurs… L’ONU, dont la mission de paix sur place est sévèrement touchée (lire ci-dessous) a aussi mobilisé toutes ses équipes de secours, une trentaine doivent se rendre à Haïti dans les vingt-quatre heures. Dix millions de dollars du fonds d’urgence ont été débloqués.

Partout, les réunions de crise se multiplient afin d’apporter l’aide d’urgence aux rescapés du séisme: tentes, vivres et médicaments. «Un premier survol en hélicoptère a montré que les dégâts sont énormes, souligne Elisabeth Byrs, porte-parole d’OCHA, le bras humanitaire de l’ONU. Une fois que nous aurons sorti les survivants des décombres se posera le risque des maladies. L’accès à l’eau potable sera une priorité.»

Les ONG sont rodées, tant les catastrophes se suivent en Haïti. En 2004 et 2008, l’île a été dévastée par des ouragans. La déforestation est telle qu’elle laisse le champ libre au moindre cyclone, à toutes les pluies et inondations. «Ayiti», la «terre des hautes montagnes», n’a plus que des pentes pelées à offrir au regard des visiteurs. Plus rien ne protège ses habitants, dont une grande partie vit entassée dans des bidonvilles toujours prêts à s’écrouler.