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La chape de la censure sur Tiananmen

A la veille du 20e anniversaire de la sanglante répression des manifestations en faveur de la démocratie, les autorités chinoises surveillent la célèbre place et musellent les dissidents

Toute personne n’ayant jamais entendu parler du 4 juin 1989 à Pékin ne pouvait que constater un problème d’envergure mercredi. A la veille du 20e anniversaire, la place Tiananmen, ceinturée de camions de la police et de l’armée, était presque inaccessible.

Identités et sacs étaient vérifiés aux alentours. Cela n’empêchait pas une foule de «touristes» en tee-shirt et badge du PCC de déambuler devant les murs de la Cité interdite. Pour la plupart, des policiers en civil chargés, entre autres, d’éviter tout contact entre la population et les «étrangers». Mêlés aux milliers d’uniformes verts ou bleu clair, cela faisait du monde sur la place de la Porte de la Paix céleste.

Il y a dix ans, pour ce même anniversaire, la place avait été fermée pendant plusieurs mois «pour travaux». Cette année, elle n’est pas officiellement interdite mais c’est tout comme.

La presse officielle d’hier ne donnait aucune explication à ces mesures exceptionnelles, si ce n’est la visite du premier ministre malaisien Abdullah Ahmad Badawi. Les autres journaux souffrent de «problèmes de distribution»… Car depuis quelques jours, le quotidien de Hongkong, South China Morning Post (en anglais), a notamment publié de nombreux articles sur le 4 juin 1989. Le New York Times signale également des articles absents de son édition internationale, International Herald Tribune, distribuée à Pékin. Sur les chaînes de télévision, la censure est aussi en état d’alerte maximum depuis deux jours. Sur CNN, la BBC ou la chaîne internationale française TV5, des écrans noirs s’affichent à l’évocation des événements survenus il y a vingt ans.

Et s’informer sur Internet relève de l’exploit: des sites chinois ou YouTube sont indisponibles, de même que Twitter ou Flickr (site de photos). Ils affichent tous le même message: «L’accès est bloqué», comme la messagerie Hotmail bloquée pendant plusieurs heures hier. Cela n’a pas empêché les internautes facétieux de sauter la «grande muraille de feu» de la censure sur Internet, réputée infranchissable. Le gimmick hier affichait la date du «35 mai». Une bande dessinée met en scène deux jeunes internautes qui glosent sur le 35 mai: «Chaque fois qu’on arrive à cette période, ces espèces de c… bloquent ici et là, mais même les idiots savent de quoi il s’agit.» D’autres rivalisent d’échanges sibyllins sur le Net «harmonisé», pour reprendre le slogan du PCC. Encore une fois, c’est la censure qui fait l’événement car la jeune génération ne se sent guère concernée par des épisodes survenus il y a vingt ans dans une Chine qui leur apparaît préhistorique. «Il est possible que cette censure provoque de l’antipathie chez les internautes chinois», a déclaré à l’AFP David Bandursky, du Centre d’études des médias de l’Université de Hongkong. Il ajoute: «Même si les dirigeants sont tout à fait conscients de l’effet boomerang des actes de censure, ils ont clairement décidé que la priorité était de faire taire les discussions sur l’anniversaire du 4 juin.»

Pour Nicholas Bequelin, de l’organisation Human Rights Watch de Hongkong, «la police, qui a monté en puissance depuis les Jeux olympiques, a pris cette année des mesures beaucoup plus radicales». De nombreux dissidents ont été mis au silence ou au vert à l’approche de l’anniversaire, tel Wu Gaoxing, ancien manifestant qui a purgé une peine de 2 ans de prison, disparu depuis samedi. Ou Qi Zhiyong, amputé d’une jambe depuis 1989, contraint de quitter la capitale par la force. Les Mères de Tiananmen, qui réclament inlassablement la reconnaissance du massacre, ont été sommées de s’éloigner de Pékin. La plus célèbre d’entre elles, Ding Zilin, 72 ans, a refusé.

«Les dirigeants ont clairement décidé que la priorité était de faire taire les discussions sur l’anniversaire»

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