Chape de plomb en Russie sur les grèves et les conflits sociaux

Russie Les médias, les partis et les syndicats restent muets

Les premières turbulences sociales apparaissent en Russie, un an après l’entrée du pays en récession. Des dizaines de milliers d’employés se plaignent de retards de salaire, de baisses de salaire et de mises en congé forcées qui entraînent la chute de leur niveau de vie. Des mouvements sociaux font irruption à travers tout le pays, mais sont systématiquement ignorés par les chaînes de télévision fédérales, contrôlées par le Kremlin. L’information circule principalement à travers les réseaux sociaux et les médias en ligne.

Les Russes bien informés ont découvert avec stupéfaction la réapparition d’une pratique honnie associée aux «années de misère» de la décennie 1990. Incapable de verser les salaires depuis plusieurs mois, la direction d’une grosse usine de briques de la région de Toula (200 km au sud de Moscou) a réglé ses 186 salariés… en briques. A Nijni Taguil, dans l’Oural, des centaines d’employés de l’usine d’armement la plus célèbre du pays (UVZ) ont perturbé la semaine dernière une foire internationale d’armement, protestant contre le fait de n’avoir pas été payés depuis le début de l’été. Selon Oleg Kosykh, syndicaliste dans l’entreprise, les salaires chez UVZ ont chuté de 20% et la moyenne est tombée à 216 francs. La direction n’a pas même payé les 280 employés qui reçoivent un salaire inférieur au seuil de pauvreté. UVZ est pourtant louée dans les médias pour avoir conçu une nouvelle génération de tanks, et reçoit régulièrement la visite du président Poutine.

Ni les médias, ni les syndicats, ni les partis politiques ne souhaitent relayer la détresse des dizaines de milliers de salariés ne recevant plus de salaire. «Le rôle des médias est de diffuser la propagande, pas l’information, estime Piotr Zolotariev, dirigeant du syndicat indépendant Edintsvo (Union). Les conflits sociaux sont devenus un thème tabou. Les syndicats officiels jouent le même rôle qu’à l’époque soviétique, c’est-à-dire de dissuader les travailleurs de toute revendication. Ils refusent d’organiser des manifestations et intimident les véritables syndicalistes. Ce sont des simulacres de syndicats, qui défendent en fait les intérêts des patrons et de l’Etat. Quant aux partis politiques, il n’en existe pas un seul qui défende les droits des travailleurs.»

20 millions de pauvres

La crise traversée par l’économie russe résulte d’une absence de réformes qui a conduit à une désindustrialisation. Le pays vit depuis quinze ans sur les rentes créées par les exportations de matières premières (principalement de l’énergie), ce qui rend l’économie russe très vulnérable à la chute des cours du pétrole. La détérioration des relations avec les pays occidentaux, qui se traduit par des sanctions réciproques, n’a rien arrangé. Cette année 3 millions de Russes sont tombés sous le seuil de pauvreté défini par le gouvernement (revenu mensuel de 120 francs), portant le total à 20 millions de personnes.

Les salariés du secteur privé ne sont pas les seuls à souffrir. A Tchita, en Sibérie orientale, des centaines de médecins menacent de démissionner en masse si leurs salaires du mois d’août ne sont pas versés. Dans cette région très pauvre, les employés de la fonction publique n’ont pas été payés depuis le 15 août. «Cette situation est à mettre sur le compte du non-professionnalisme des autorités locales», juge Vladimir Bourmatov, un député du parlement qui a réclamé une enquête sur les retards de salaire. «D’ailleurs, le gouverneur [régional] et son équipe ont été payés en temps et en heure.»

Une dizaine de régions russes frôlent la faillite à cause du surendettement et de la chute des recettes fiscales. Le centre fédéral a considérablement baissé son aide cette année, obligeant les gouverneurs à se tourner vers les crédits commerciaux. Résultat, dans les régions les plus problématiques, les taux d’intérêt dévorent jusqu’à un tiers des dépenses budgétaires, note Vassili Koltachov, économiste à l’institut de globalisation et des mouvements sociaux. Mais les chaînes télévisées fédérales ont pour instruction de porter l’attention des Russes sur «l’ef­fondrement imminent de l’Union européenne rongée par la dette grecque», plutôt que sur leurs propres régions asphyxiées par la crise.

U Les électeurs russes étaient appelés dimanche à élire leurs représentants régionaux dans le cadre d’un scrutin qui devrait confirmer l’emprise du parti pro-Kremlin Russie unie. Le parti du principal opposant Alexeï Navalny a été quasiment exclu des élections. (AFP)