GRANDS ORATEURS (3)

Charles de Gaulle à Alger, l’ambiguïté pour rallier

Chaque samedi jusqu’au 18 août, «Le Temps» fouille ses archives historiques à propos d’un grand orateur du XXe siècle

«Oui, moi, de Gaulle, à ceux-là, j’ouvre les portes de la réconciliation. Jamais plus qu’ici et jamais plus que ce soir, je n’ai compris combien c’est beau, combien c’est grand, combien c’est généreux, la France!» Les Français d’Algérie espéraient que Charles de Gaulle, en ce 4 juin 1958, se fût déplacé pour pleinement désamorcer leur révolte. Ils déchantent. Du balcon du gouvernement général résonnent ces mots qui passeront à la postérité. «Je vous ai compris! […] Il faut ouvrir des voies qui, jusqu’à présent, étaient fermées devant beaucoup. […] Il faut donner les moyens de vivre à ceux qui ne les avaient pas. […] Il faut reconnaître la dignité de ceux à qui on la contestait. […] Il faut assurer une patrie à ceux qui pouvaient douter d’en avoir une.»

Comme le soulignent les auteurs des 100 Discours qui ont marqué le XXe siècle (Ed. André Versaille): «Avec une habileté consommée, de Gaulle prononce un discours que tous peuvent applaudir car il peut être interprété de manières diverses voire contradictoires. […] Au total, il réussit la prouesse de se faire applaudir par les Français et les Arabes. […] Néanmoins, les premiers doutes s’insinuent car il ne prononce l’expression «Algérie française» qu’une seule fois en trois jours. Pour les artisans de son triomphe, c’est déjà la douche froide.»

Lorsqu’il est investi par une Assemblée nationale sous pression, quelques jours plus tôt, le 1er juin, la IVe République chancelle, et l’Hexagone est depuis trop longtemps embourbé dans le guêpier algérien. Là-bas, le nombre d’Européens est plus élevé qu’en toute autre possession française. Les indigènes sont écartés des compétences majeures, et le crépuscule de la Seconde Guerre a coïncidé avec un enflammement nationaliste. Aux attentats, Paris a répondu sans marchandage, par destructions et menottes. C’est que la France a dû panser plusieurs plaies en peu de temps; elle a perdu la Syrie et le Liban, le Vietnam, le Laos et le Cambodge, le Maroc et la Tunisie.

Et puis ressuscite donc Charles de Gaulle – icône de victoire en 1944, peu à peu tapi dans l’ombre dès 1946. Il tire parti de la crise pour se remettre en selle. «Le 4 juin, le débat parlementaire à peine achevé, il s’envole pour Alger où il est reçu en héros dans une débauche de drapeaux tricolores. Le jour a été déclaré férié, et la foule est nombreuse tout au long du parcours qui va de l’aéroport au centre-ville via le monument aux morts», rappelle Les 100 Discours.

Sous la plume de Ch.-E. Ravussin, correspondant à Alger de la Gazette de Lausanne, on lit aussi qu’«une chaleur implacable tombait sur la foule et de temps à autre celle-ci était bousculée par le passage d’un groupe et plusieurs personnes furent frappées d’insolation. Dans cette multitude, une forte majorité de Français, mais aussi un nombre élevé de Musulmans. […] Une clameur formidable l’accueille. […]» Ce n’est pas totalement inattendu. «De Gaulle se rend aujourd’hui à Alger. Il y sera acclamé, mais devra dissiper un lourd malaise», titrait ainsi le Journal de Genève le 4 juin 1958.

A l’époque, le verbiage tortueux du général inspire de flottantes interprétations. «La grande épreuve», titre la Gazette, qui constate au lendemain de l’allocution: «Dans sa première déclaration publique, il n’a pas dit toute sa pensée. Il était sur le forum, devant une foule exaltée. Il devait à la fois ménager le capital de confiance dont il bénéficie et ne pas compromettre l’avenir.» Pierre Béguin rappelle qu’«il reste à emporter l’adhésion de la Tunisie et du Maroc qui sont en mesure de jouer de la menace nassérienne [le régime égyptien était solidaire des indépendantistes algériens]. Et c’est là que s’imposeront de nouveau des formules fédéralistes auxquelles de Gaulle faisait encore allusion à Paris, mais qu’il a dû taire à Alger devant une foule qu’il fallait avant tout rallier. La plus lourde épreuve n’a pas été affrontée hier. La dernière chance est pour demain.»

Dans le Journal du 6 juin, le célèbre René Payot constate que «les ovations qui ont haché ses discours, tant à Alger qu’à Constantine, montrent qu’il a su toucher les cœurs et les esprits». «Il a cherché d’abord, par sa visite, à restaurer l’autorité de l’Etat et à faire comprendre, avec beaucoup de doigté, à chacun, que c’est Paris et non Alger qui détermine la politique générale», estime encore l’analyste. Le non moins célèbre François Gross constate, ce même 6 juin mais dans la Gazette, que «pas une fois dans les discours qu’il a prononcés en Algérie il n’a employé le terme même d’intégration. Il a tenu ainsi à échapper à la magie des mots que l’on prend trop vite pour des programmes.»

Quelques jours plus tard, le 14 juin, le quotidien vaudois interroge «l’Algérois moyen» après la visite présidentielle. «Nous sommes avec de Gaulle parce que certains Français ne pourront plus nous considérer comme des chiens», lui confie une voix choisie parmi «plusieurs jeunes gens (ouvriers et bureaucrates)». La guerre d’indépendance durera néanmoins encore cinq ans en Algérie.

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