C'est un homme de plus en plus isolé qui n'arrive plus à diriger une région totalement bloquée. Rhône-Alpes fait désormais figure de bateau ivre, barré par un président, Charles Millon, apparemment déboussolé. La séance du Conseil régional, qui hier devait élire les vice-présidents de Rhône-Alpes, n'a ainsi pas pu le faire.

Toute la semaine précédant cette nouvelle réunion, Charles Millon a tenté en vain de briser l'isolement dans lequel l'a plongé son accord avec le Front national. Il a cherché le soutien de Valéry Giscard d'Estaing. L'ancien président de la République faisait savoir, le soir même de cette rencontre, qu'à sa place il aurait démissionné. Raymond Barre, le maire de Lyon qui fut longtemps le mentor de Charles Millon, l'a également vivement enjoint à le faire, vendredi dernier dans une interview au Figaro. Quant à l'UDF, sa formation politique, elle lui a donné jusqu'à demain mercredi pour s'exécuter sous peine d'être exclu définitivement de ses rangs. Même Alain Madelin qui, un temps, a paru le soutenir, a pris désormais ses distances d'avec le président de Rhône-Alpes.

De tout cela, de ces «injonctions d'état-major qui ne comprennent pas la réalité du terrain», Charles Millon n'a eu cure. Réprouvé par le dirigeant du parti politique, il est allé quérir «réconfort, chaleur et amitié» auprès de ses militants. Venus de toute la région Rhône-Alpes, mille cinq cents de ses supporters lui ont réservé une ovation lors d'une réunion à Lyon jeudi soir. Au cours de ce meeting, les médias ont été conspués pour le «lynchage» auquel ils se livreraient. Charles Millon a par ailleurs multiplié les rencontres d'envoyés spéciaux de la presse parisienne pour justifier, et revendiquer, son attitude. Il n'empêche, samedi à Lyon et Grenoble, des cortèges de 10 000 personnes ont réclamé sa démission.

C'est dans ce climat que le Conseil régional s'est à nouveau réuni hier. Charles Millon a dû vite se rendre à l'évidence: la révolte grondait dans ses propres rangs. Une douzaine d'élus RPR et UDF faisaient savoir qu'il n'était plus question pour eux de mêler leurs voix à celles du FN pour assurer l'élection des vice-présidents. Alors, Charles Millon a fait traîner, laissant la situation s'embarder. Comme il l'avait fait la semaine dernière, le président de la région a accordé toutes les longues suspensions de séance réclamées par ses proches. Puis ses lieutenants ont tenté une contre-offensive en s'attaquant au vote du Savoisien pour la présidence en faveur du ministre de l'outre-mer, le socialiste Jean-Jack Queyranne. Jean-Claude Carle, sénateur de Haute-Savoie, Etienne Blanc, le maire UDF de Divonne-les-Bains, ont ainsi demandé que Charles Millon consulte les autorités de l'Etat pour les interroger sur la légitimité de la présence de l'élu savoisien à la région. Patrice Abeille leur a répondu fermement: «Si j'avais, comme on me l'a demandé, accordé mon suffrage à M. Millon, je ne pense pas que ces élus auraient trouvé quoi que ce soit à redire à ma présence.»

Etienne Blanc revient à la charge. Il réclame, ni plus ni moins, que «soit engagé contre le ministre de la République Jean-Jack Queyranne, une procédure en vue de sa comparution devant la cour de justice de la République». L'intervention provoque un tollé. Jean-Jack Queyranne: «C'est indigne monsieur Millon. Vous ne pouvez pas vous en sortir par de pareils écrans de fumée. Respectez la loi, faites-nous voter. Assumez votre choix en acceptant les voix du Front National ou démissionnez. Vous ne pouvez pas continuer à diriger la région comme cela». Charles Millon s'emporte: «l'exécutif c'est moi. Le Président c'est moi. Je peux faire fonctionner la région sans vice-président».

Cette fois, c'est le leader du FN, Bono Gollnish qui prend la parole, et donne une leçon de démocratie à celui qu'il a fait élire le 20 mars. «En acceptant nos voix, vous avez posé un acte politique, explique-t-il. Vous auriez pu l'assumer clairement. Au lieu de cela, vous adoptez une politique peu conforme à la législation en opérant un détournement de procédure contestable. Je ne vois pas au nom de quoi on pourrait contester aujourd'hui l'élection de monsieur Abeille. Je souhaite que vous fassiez appliquer la constitution et la loi. Elles s'imposent à vous. Vous devez me faire voter. Un peu de courage, clarifiez vos positions. Il n'y a que le premier pas qui compte.»

Charles Millon ne cède pas. Sous les huées, il suspend une nouvelle fois la session jusqu'à lundi prochain. En promettant que cette fois, on votera.