Il a envahi un Etat voisin en 1991. Il a reçu en 1998 un haut cadre d'Al-Qaida. Il menace de déséquilibrer l'un des plus riches bassins pétroliers du monde. Ce ne peut être Saddam Hussein, puisque cet homme est en outre inculpé de crimes contre l'humanité. Malgré ce lourd palmarès, Charles Taylor, le président du Liberia, ancien étudiant à Boston et repris de justice dans le Massachusetts, ne craint pas les foudres d'une intervention américaine. Peut-être parce qu'il ne cache pas d'armes de destruction massive? George Bush, cédant aux pressions de l'ONU, des Libériens eux-mêmes et d'une partie de son opinion, a quand même annoncé vendredi l'envoi de trois bateaux sur lesquels sont embarqués 2300 Marines. Mais la flottille n'arrivera en vue de Monrovia qu'à la fin de la semaine, au mieux. Pendant ce temps, les civils continuent de mourir sous le feu croisé des rebelles du LURD (soutenus par la Guinée) et des troupes fidèles au président; à Buchanan, les hommes du Model (soutenus par la Côte d'Ivoire) tentent de s'emparer de l'autre grande ville du pays. Et Charles Taylor continue de jouer avec l'idée de son départ, en attendant qu'on lui assure un gîte sûr.

Les raisons pour Washington de ne (presque) rien faire sont limpides. Ramener l'ordre dans un petit Etat pauvre est contraire à la doctrine républicaine. Et surtout, au moment où Donald Rumsfeld ne sait plus où trouver des troupes pour organiser des rotations en Irak, les généraux ne veulent pas mettre le petit doigt dans un autre engrenage. Le Pentagone a envoyé une équipe à Monrovia pour voir ce qu'il était possible de faire; elle est revenue en disant qu'un contingent limité de forces spéciales ferait l'affaire, comme les Britanniques l'ont démontré en Sierra Leone il y a trois ans. Mais son rapport a été écarté, et les chefs de l'armée expliquent que l'opération est trop risquée. Les Marines, sur leurs bateaux, auront pour mission d'aider des troupes africaines, essentiellement nigérianes, qui n'ont pas encore été déployées.

Au-delà de la passivité américaine, que la complication irakienne suffirait à expliquer, la crise au Liberia met en lumière, sur le plus long terme, une incohérence politique et une absence de principes qui donnent le vertige.

Quand Charles Taylor avait pris par la force Monrovia en 1989, il s'était aussi emparé de Samuel Doe, président très corrompu et protégé des Etats-Unis. On se souvient peut-être de la mort de Doe: émasculé et amputé de ses membres devant une caméra. Washington n'avait réagi qu'en évacuant ses ressortissants. Les Américains n'ont pas bronché davantage quand Taylor, avec son ami de Sierra Leone Foday Sankoh, rencontré dans les camps d'entraînement libyens, est parti à la conquête du pays voisin et de ses diamants. Pire: sous Bill Clinton, l'administration a cherché un accommodement; Jesse Jackson, le leader démocrate noir, une connaissance de Charles Taylor, a été envoyé en mission. C'est à peu près au même moment que le Libérien a dû recevoir Abdhallah Ahmed Abdullah, représentant d'Oussama Ben Laden qui avait besoin de blanchir de l'argent dans le diamant…

Ecœurement

Au Département d'Etat, d'autres diplomates étaient écœurés par cette compromission avec des criminels qui ne respectaient aucun accord signé. Quand les combats ont repris en Sierra Leone, et que les Britanniques ont dû intervenir, cette attitude n'était plus tenable. Les Etats-Unis ont alors appuyé la création par l'ONU d'un tribunal spécial, ils ont assuré l'essentiel de son financement et lui ont fourni un procureur, David Crane. Ce juriste du Pentagone a été révolté par ce qu'il a découvert sur le terrain: massacres, tortures, amputations. Et plus récemment, il a été atterré de constater que Charles Taylor semblait redevenir, y compris pour Washington, un chef d'Etat fréquentable. Quand le Libérien s'est rendu à Accra le mois dernier pour une nouvelle tentative de mettre fin à la guerre dans son pays, Crane a rendu publique l'inculpation – jusqu'alors secrète – prononcée contre Taylor pour crimes contre l'humanité.

Malaise à Accra, malaise à l'ONU, malaise à Washington. Mais rien n'a été entrepris contre le président libérien, qui a pu rentrer sans encombre à Monrovia, où il se terre. George Bush lui demande de quitter le pouvoir, mais il ne promet pas, comme pour d'autres, de l'amener devant la justice. Et aux Etats-Unis, Taylor conserve quelques amis.