Les phrases sont crachées en boucle par les haut-parleurs des voitures de police. «Dans quelques minutes, le couvre-feu sera en vigueur. Rentrez chez vous! Toute personne dans la rue encourt le risque d’être arrêtée!» Il est 17h58 à Charleston, ville côtière de Caroline du Sud. Dans le quartier historique, près du Marion Square, les tensions étaient à leur comble la nuit précédente et les autorités sont déterminées à contenir tout nouveau débordement. Policiers, groupes d’intervention et soldats de la Garde nationale lourdement équipés bloquent plusieurs rues. Le shérif veille lui-même au grain, les mains sur les hanches, en tête d’un cordon de policiers. Un hélicoptère survole la zone. Dans une guesthouse toute proche, des touristes américains s’inquiètent: «Et comment on va faire pour chercher à manger?»

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Exprimer un ras-le-bol

Los Angeles, Dallas, Las Vegas, Seattle, Atlanta, Chicago, Miami, New York, Philadelphie, Charleston, Washington…: depuis la mort de l’Afro-Américain George Floyd lundi, asphyxié sous le genou d’un policier blanc à Minneapolis, la colère s’est répandue comme une traînée de poudre dans de nombreuses villes américaines. Des soldats de la Garde nationale ont été déployés dans une quinzaine d’Etats. La révolte a plusieurs visages: celui des émeutes, avec des scènes de pillages, d’incendies de commissariats et de voitures de policiers, et celui des rassemblements pacifistes, auxquels ont pris part des milliers de personnes. Y compris des policiers, qui se sont agenouillés. Cela a notamment été le cas en Floride.

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Partout, une seule préoccupation des autorités: éviter de nouvelles émeutes alors que la colère ne faiblit pas. Mais les couvre-feux imposés par plusieurs villes alimentent aussi les frustrations. «Hier, des gaz lacrymogènes ont été lancés contre des manifestants qui ne faisaient rien, et aujourd’hui ils n’ont même plus le droit de sortir après 18 heures pour dénoncer des injustices et des discriminations», déplore Nancy, une jeune femme arrivée la veille avec sa fille, à Charleston. «Nous voulons juste exprimer notre ras-le-bol, le refus de nous taire. Et nous voilà muselés.»

Malgré la liberté de la presse, des représentants des médias sont menacés d’être arrêtés s’ils violent les couvre-feux en voulant informer de ce qui se passe. «Si vous ne rentrez pas maintenant, on ne garantit rien», nous a indiqué un policier, montrant son écusson alors que nous brandissions notre carte de presse. A Minneapolis, un reporter de CNN a été menotté en plein direct vendredi matin, avant d’être relâché. Dans ce climat électrique, les forces de l’ordre se sont parfois rendues coupables de violences. A New York, une voiture de police a été filmée en train de foncer dans une foule. A Atlanta, deux policiers ont été licenciés samedi pour «usage de la force excessif» contre des manifestants noirs.

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Des agents étrangers?

Le pedigree des protestataires suscite des interrogations. Le chaos et les scènes de violence urbaines ont-ils été alimentés par des suprémacistes blancs et des agents étrangers pour déstabiliser le pays? Tant le maire de Minneapolis que le gouverneur du Minnesota, tous deux démocrates, l’ont suggéré, semant le trouble dans une situation déjà à vif. Le gouverneur Tim Walz a également mentionné la présence d'«anarchistes» ou de «trafiquants de drogues». Le maire d’une ville qui jouxte Minneapolis a de son côté sous-entendu que 80% des participants aux émeutes ne venaient pas de l’Etat, un chiffre rapidement contesté. Il est d’ailleurs revenu plus tard sur ses affirmations.

Donald Trump a pointé du doigt des extrémistes de gauche, dont Antifa, qu’il veut faire figurer comme organisation terroriste, alors que le mouvement Black Lives Matter, très actif dans la dénonciation des violences policières à l’égard des Afro-Américains, est parfois critiqué pour sa radicalité. Si la souffrance causée par la mort de George Floyd est vive, si la révolte contre les brutalités policières, qui doivent être dénoncées, ne tarit pas, ces émeutes attirent également des agitateurs qui veulent avant tout «casser». Les dégradations ont généralement plutôt lieu en début de soirée ou dans la nuit. Mais à Philadelphie ou à Chicago, les manifestants s’en sont pris à des voitures de police en plein jour.

«Manifester contre une telle brutalité (policière) est un droit et une nécessité, c’est une réaction éminemment américaine. Mettre le feu à des villes et la destruction gratuite ne l’est pas», a dénoncé le démocrate Joe Biden, rival de Donald Trump pour la présidentielle, sans clouer personne au pilori. A Atlanta, la maire Keisha Lance Bottoms, démocrate, a eu des propos forts pour appeler au calme. Sa ville, c’est celle où Martin Luther King est né. «Quand le Dr King a été assassiné [en 1968, ndlr], nous n’avions pas fait cela à notre ville», a-t-elle lancé devant les médias, aussitôt appuyée par le rappeur, acteur et activiste Killer Mike. «Si vous tenez à cette ville, rentrez à la maison.» Les enfants de Martin Luther King ont également appelé à la fin des violences.

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Les émeutes à travers le pays, qui rappellent de tristes précédents, ont déjà provoqué plusieurs morts. Derek Chauvin, le policier blanc qui a maintenu son genou pendant neuf minutes sur le cou de George Floyd alors que ce dernier signalait qu’il n’arrivait pas à respirer, a été arrêté et inculpé de meurtre au troisième degré et d’homicide involontaire. Mais les trois autres policiers impliqués sont pour l’instant libres, bien que licenciés.

Fortement touchés par la pandémie de Covid-19, les Etats-Unis doivent désormais s’imposer le triste spectacle de villes avec des policiers et soldats armés jusqu’aux dents, et des commerces barricadés, par crainte de nouvelles émeutes. «En vingt-cinq ans à Charleston, je n’avais jamais vu ce quartier dans un tel état», déplore un habitant, retranché dans son petit jardin. Dans le ciel, l’hélicoptère survole toujours la zone.