«On s’attendait à une réaction, mais tout de même pas à celle-là!» Devant les locaux dévastés de Charlie Hebdo, Luz observe mercredi matin les dégâts. Son dessin, paru cette semaine à la une de l’hebdomadaire satirique, ne se voulait pas agressif. «Franchement, Mahomet a l’air d’un type sympa avec lequel on irait presque bien boire un coup au bistrot», plaisante même encore le caricaturiste, qui fait dire à son personnage: «Cent coups de fouet si vous n’êtes pas morts de rire». Le trait de crayon n’a, il est vrai, rien à voir avec celui, plus féroce et controversé, du dessinateur Kurt Westergaard qui, il y a six ans, avait croqué le prophète avec un turban en forme de bombe à la mèche allumée, dans le journal danois Jyllands-Posten, déclenchant par son blasphème l’ire des islamistes. Mais le journal français, rebaptisé pour l’occasion Charia hebdo, n’en a pas moins déchaîné la haine…

Il était 01 heure dans la nuit de mardi à mercredi quand un ou plusieurs cocktails Molotov ont été jetés dans les locaux que le journal occupe dans le XXe arrondissement de Paris. Le sinistre qui a suivi n’a blessé personne mais a tout détruit. «Les murs sont encore debout. Mais pour le reste… La chaleur de l’incendie, la suie et l’eau des pompiers ont détruit tout le matériel informatique», explique Charb, le directeur de Charlie. Sur le trottoir, des cartons à moitié calcinés rassemblent le peu d’outils et de documentation qui a pu être extrait des décombres. Les vitres brisées jonchent encore le sol.

Les policiers ont réveillé le patron du journal dans la nuit. Une surprise? Pas totalement, bien sûr. «Quand on a décidé de faire ce numéro avec Mahomet comme rédacteur en chef, l’avocat du journal était là», raconte Luz. «On savait qu’on dérangerait.» Ces derniers jours, des menaces avaient aussi été proférées. Le secret avait vite été éventé. Charlie Hebdo allait rendre hommage à sa façon à la victoire du parti islamiste Ennahda en Tunisie et à la promesse du Conseil national de transition libyen que la charia serait la première loi à Tripoli… Le journal, fidèle à sa subversive attitude, ne ferait pas dans la dentelle. Le ton serait piquant, avec un édito de Mahomet titré «L’apéro halal», des dessins illustrant «la charia molle» ou même un supplément pastichant Le Figaro et intitulé «Charia Madame». Mais s’il ne restait hier à Paris pas un seul des 75 000 exemplaires de Charlie Hebdo mis en vente, ce n’est pas seulement pour sa créativité qu’il est rapidement devenu «collector»…

Pour l’équipe du journal – une trentaine de personnes au total –, il ne fait aucun doute que l’incendie est lié au contenu de l’hebdo. Quelques heures après le départ de feu, le site internet de Charlie était d’ailleurs piraté par des hackers depuis l’étranger. Avec ce message à la une: «No god but Allah» («Aucun autre dieu qu’Allah»).

Six ans après la première affaire des caricatures de Mahomet, le journal revit le même scénario. «A la différence qu’à l’époque aucune menace n’avait été mise à exécution», nuance le patron du journal. «On avait l’impression que la France était un pays privilégié.» Charlie avait même été relaxé au terme d’un procès intenté par la Grande Mosquée de Paris et l’Union des organisations islamiques de France. Désormais l’équipe n’échappera sans doute pas à une protection policière. Mais pas question pour autant de se ranger…

Toute la presse est solidaire. A la une du Monde, Plantu rend hommage à ses confrères. Même au Figaro, le patron Etienne Mougeotte, qui n’est pourtant pas le premier fan de Charlie, se fend d’un mot de soutien: «La liberté de la presse, c’est le droit de tout dire, y compris d’être provocant.» Les téléphones des journalistes de l’hebdo satirique crépitent de messages de solidarité et d’offres d’hébergement. Parmi lesquels ce «tweet» du patron de Libération, Nicolas Demorand. «Vous êtes les bienvenus dans nos locaux, on se serrera.» Proposition aussitôt acceptée. Coûte que coûte, le journal paraîtra la semaine prochaine, assure l’équipe. «Et le ton sera toujours le même», revendique Luz.

Il faut dire que l’hebdo est soutenu par le pays tout entier. «J’appelle tous les Français à être solidaires», indique le ministre de l’Intérieur Claude Guéant, qui s’est même rendu sur place pour mesurer l’étendue des dégâts. Une invitation qui suscite tout de même l’ironie de la gauche. «Quand j’entends les autorités défendre Charlie Hebdo, je n’oublie pas que ce sont les mêmes qui ont fait espionner des journalistes dans l’affaire Bettencourt», grince Benoît Hamon, porte-parole du PS. Le Front national s’est lui aussi engouffré dans la brèche. L’extrême droite, qui n’a jamais tant labouré le terrain de la laïcité que depuis que le parti est dirigé par Marine Le Pen, ne s’est pas privé de réagir. «Il est temps que les pouvoirs publics réagissent à cette nouvelle forme de terrorisme», plaide le FN. Fait remarquable, l’Union des organisations islamiques de France, qui avait poursuivi Charlie dans la première affaire des caricatures, dénonce cette fois les événements. «Il faut respecter la place du sacré», persiste et signe Mohamad Moussaoui, le président de l’UOIF. «Mais je m’oppose fermement à toute forme de violence.»

Qu’il soit l’œuvre d’islamistes ou de «simples cons» comme disent les journalistes de Charlie, l’incendie n’aura pas suffi à faire taire ceux qui entendent plus que jamais se saisir du crayon comme d’une arme au service de la liberté d’expression.