Alors que les pressions sur elle étaient très fortes, ce vendredi à la réunion à Ramstein des pays du Groupe de contact sur la défense de l’Ukraine, l’Allemagne a finalement choisi de ne pas sauter le pas. Elle n’autorise toujours pas l’envoi de chars Leopard à Kiev, qui les réclame, sans exclure de le faire, plus tard. Poids de l’héritage du passé, besoin de préserver l’avenir: pour la professeure Hélène Miard-Delacroix, on sous-estime le bouleversement identitaire que la guerre en Ukraine provoque en Allemagne.

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Comment expliquer que l’Allemagne hésite toujours autant à assumer ses nouvelles responsabilités en Europe?

Il y a là l’addition de plusieurs facteurs. L’Allemagne a senti une pression très forte, face à une décision qui pourrait la mettre particulièrement en lumière comme le pays qui aurait déclenché le passage à une étape supérieure. C’est un élément décisif, car dans les craintes allemandes il y a celles partagées par les autres membres de l’alliance – être cobelligérants, une escalade du conflit – mais il y a surtout la crainte de se retrouver un peu seuls alors que les Allemands ont, structurellement par l’organisation de leur défense dans l’OTAN, et culturellement depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’obsession d’être sous la protection américaine, d’être toujours en deuxième ligne. L’autre facteur, c’est la relative incertitude des Etats-Unis qui, plutôt que livrer des chars Abrams, donnent à la place plus de 2 milliards de dollars; cela a contribué à amener l’Allemagne à se cacher un peu derrière les Etats-Unis en créant un lien entre les deux situations: «Si les Etats-Unis ne livrent pas de chars lourds, nous ne le ferons pas non plus.»

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Cette réticence du gouvernement est-elle partagée par les Allemands?

Le gouvernement est en harmonie parfaite avec la population. Bien sûr, certains pensent que c’est une humiliation internationale car l’Allemagne semble hésiter et apparaît dans la couardise, mais dans le fond, la population partage cette culture particulière du rapport au militaire, historiquement fondée, installée depuis 70 ans, et qui préfère le soft power, la diplomatie y compris économique et commerciale, au recours aux armes, en particulier en zone de conflit. Cela explique pourquoi les Polonais ont besoin de l’autorisation de l’Allemagne pour donner des chars de fabrication allemande – qu’ils ont pourtant achetés – à l’Ukraine. C’est lié à la difficulté que l’Allemagne a eue à assumer d’avoir une industrie d’armement très performante, au dilemme moral et éthique que des armes allemandes soient utilisées sur des champs de bataille. Tout producteur d’armes allemand doit avoir une autorisation des autorités pour pouvoir les exporter, et ces exportations sont interdites en zone de conflit. C’est une règle depuis toujours, qui a même posé des problèmes dans la production franco-allemande d’armes car les Allemands voulaient garder la main sur les lieux d’exportation. Elle fait partie des contrats de vente, et tout remonte au Conseil fédéral de sécurité, donc au gouvernement allemand. Cela va très loin car ces autorisations sont aussi demandées quand il y a des composants allemands qui entrent dans la fabrication d’armes. La loi est très ferme.

Compte tenu de cet héritage politique, est-il envisageable qu’il y ait eu un accord secret sur des livraisons d’armes, comme le laissent entendre certaines sources ukrainiennes?

C’est quelque chose qu’on ne pourrait voir que dans trente ans avec l’ouverture des archives… Ce qu’on voit dans les déclarations du nouveau ministre de la Défense, le SPD Boris Pistorius, c’est que les Allemands sont quand même en train d’évaluer la situation, les possibilités qu’ils auraient de remettre en état des stocks de la Bundeswehr; donc ce n’est pas un non catégorique. Il a été déclaré que la décision n’avait pas été prise mais qu’un état des lieux a été demandé à la Bundeswehr. Une des raisons de l’inquiétude très importante en Allemagne, c’est que l’agression de l’Ukraine par la Russie, qui a cueilli à froid le gouvernement et l’opinion, a dévoilé l’extrême fragilité, l’extrême vulnérabilité du pays, en raison du mauvais état et du mauvais équipement de son armée fédérale; d’où la nécessité de faire des efforts qui vont durer un certain temps.

Quel rôle joue la proximité géographique avec la Russie dans cette prudence allemande?

Beaucoup en Allemagne, et au SPD plus qu’ailleurs, craignent d’aller trop loin, d’être entraînés dans une escalade qui rendra très longs et très douloureux le rétablissement de la paix, la stabilisation de la région et donc du voisinage. Beaucoup, dans leur circonspection, sont inquiets du moyen terme: on ne veut pas de belligérance contre un voisin immédiat avec lequel on avait établi un modus vivendi qui donnait l’illusion d’une proximité, d’une réconciliation, et, pour ceux qui pensent en termes géopolitiques, d’un destin commun.

On n’a pas encore pris la mesure du traumatisme allemand, dirait-on…

Je sens un ton général en France aussi presque accusateur à l’encontre de l’Allemagne: le chancelier ne serait pas courageux, il serait caractérisé par l’indécision, il n’est pas solidaire… Il me semble qu’on n’a pas assez vu comment l’attaque russe a révolutionné l’interprétation du monde environnant, le regard des Allemands sur eux-mêmes, et la prise de conscience de beaucoup d’illusions et d’erreurs d’analyse et de choix. Cela a été un choc, profond. Soit le gouvernement est à l’image de la population, soit il la ménage; mais la population est plus profondément bouleversée par les événements que nous, en Europe très occidentale, et on sous-estime l’ampleur et la durée de ce bouleversement. On pensait en Allemagne qu’on réussissait un peu mieux que les autres, avec un modèle formidable, efficace, et toutes ces certitudes se sont écroulées; je crois qu’on sous-estime les effets psychologiques de la situation.