Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Une expédition franco-colombienne est partie pendant cinq jours explorer la faune et la flore de la jungle colombienne.
© Anne Proenza

Amérique du Sud

Chasse au trésor dans la jungle colombienne

Depuis la fin du conflit entre le gouvernement colombien et la guérilla des FARC, les expéditions scientifiques se multiplient dans la forêt tropicale à la recherche de nouvelles espèces. «Le Temps» a suivi l’une d’entre elles

Un sentier grimpe en s’enfonçant dans les verts éclatants et sombres de la forêt tropicale luxuriante du Choco. La botaniste regarde sa boussole et note sur son carnet de voyage les coordonnées exactes: N 03º50’36.5’’ et W 76º47’34.5’’ ; 216 mètres d’altitude; lieu-dit Sistero, rivière Pericos. Nous sommes dans le sud-ouest de la Colombie, l’un des endroits les plus humides de la planète. Il pleut. L’expédition se met en marche. Quelques dizaines de mètres plus loin, les exclamations fusent déjà: «qu’elle est belle», «c’est magnifique», «incroyable».

Il y a là Lauren Raz, botaniste de l’Université nationale de Bogota, qui se fascine pour les ignames (famille des dioscoreacées) et leurs feuilles en forme de cœur, Julio Betancur, de la même université, passionné de bromélias et d’héliconias, Alejandro Zuluaga, curateur de l’herbier de l’Université del Valle dont la spécialité est les anthuriums et autres aracées et Vanessa Invernon du Muséum national d’histoire naturelle de Paris, spécialiste de la flore méditerranéenne qui fait sa première immersion en forêt tropicale.

Cette expédition franco-colombienne est partie pendant cinq jours sur les traces de José Jeronimo Triana (1828-1890), l’un des plus célèbres botanistes colombiens qui, entre 1850 et 1856, participa à la Commission chorographique de la Nouvelle-Grenade avant de mourir à… Paris. Envoyé en France à la fin du XIXe siècle par le gouvernement colombien, c’est là qu’il élabora avec le botaniste français Jules-Emile Planchon la première Flore de Colombie. Plus de cent cinquante ans plus tard, les deux pays collaborent de nouveau pour enrichir le très célèbre herbier Triana conservé dans les deux pays.

163 nouvelles espèces de faune et de flore

L’expédition 2018 a aussi lieu parce que la Colombie inaugure – lentement et difficilement – une nouvelle ère à la suite de l’accord de paix signé le 24 novembre 2016 entre le gouvernement et l’ex-guérilla des FARC, qui a mis fin à plus d’un demi-siècle de guerre (qui a causé près de 260 000 morts). Elle fait partie des 20 expéditions scientifiques montées depuis deux ans par le gouvernement colombien pour explorer des territoires inaccessibles avant la démobilisation des FARC et leur transformation en parti politique.

Or, selon Henry Alterio, gérant du programme Colombia Bio, «19 expéditions sur les 20 programmées depuis fin 2016 ont permis de découvrir 163 nouvelles espèces de faune et de flore et d’identifier 133 espèces endémiques». Sachant que la Colombie est le deuxième pays le plus riche au monde en biodiversité après le Brésil et qu’elle compte déjà le plus d’espèces d’orchidées et d’oiseaux au monde, on mesure ce qu’il y a à explorer…

L’itinéraire Triana 2018 mène les botanistes du port de Buenaventura sur la côte pacifique colombienne à la ville de Cali, par des routes plus ou moins cahoteuses qui passent par la réserve naturelle de forêt humide de Pericos, une enclave de forêt sèche au-dessus de Dagua, puis de nouveau une forêt humide très bien conservée dans la région d’Anchicaya à l’intérieur du parc naturel Los Farallones de Cali, du nom de ces immenses falaises rocheuses qui culminent à près de 4000 mètres.

Plus de barrages sur les routes

Sur tous ces chemins, la paix a repris peu à peu ses droits. «Il y a beaucoup plus de maisons qu’il y a quelques années», s’exclame Alejandro Zuluaga en conduisant sur la vieille route en pierre qu’avait suivie autrefois José Triana. La population, longtemps déplacée par le conflit, retourne peu à peu sur ses terres; il n’y a pas de barrages sur les routes, ni militaires, ni rebelles. Désormais, les seules autorisations à demander concernent la collecte des plantes. Auprès des autorités, lorsqu’il s’agit d’un parc naturel, et auprès des communautés afro-descendantes ou indiennes, quand on pénètre sur leurs terres.

Ce qui est vrai ici ne l’est pas forcément ailleurs: la violence n’a pas cessé sur l’ensemble du territoire colombien et plusieurs groupes armés se disputent encore, pas si loin, le contrôle des routes des trafics en tout genre – drogue, or –, n’hésitant pas à prendre pour cible les défenseurs de l’environnement. Sans compter la déforestation qui avance à grands pas du fait du développement de l’agriculture intensive et de l’élevage.

Extase des botanistes

Pour l’heure, dans cette forêt luxuriante, et malgré la pluie qui tombe dru, les botanistes ne sont pas loin de l’extase à chaque fleur découverte. Lauren Raz, ravie, a trouvé un dioscorea non répertorié jusqu’alors, qui pourrait être une nouvelle espèce d’igname. Julio Betancur n’a pas hésité à s’enfoncer dans la jungle pour décrocher avec un long coupe-branches plusieurs exemplaires d’une fleur épiphyte rose pâle qui pourrait être une espèce de Bromelia Guzmania très rare, voire nouvelle… Vanessa Invernon admire une fougère aux curieux reflets bleutés. Alejandro Zuluaga disparaît derrière un anthurium géant…

En cinq jours, l’expédition a collecté 300 plantes différentes, chacune si possible déclinée en trois ou quatre exemplaires afin de pouvoir la conserver à la fois dans les herbiers de Paris, de Bogota et de Cali, voire avec des doubles pour chacune de ces institutions. Les collections permettent de faire une sorte d’inventaire botanique de la planète à plusieurs époques, et ce faisant de mesurer la disparition des espèces ou leur évolution, les changements climatiques… Et évidemment d’étudier ensuite leurs propriétés.

Conservés dans de l’alcool à cause de l’humidité

Parmi les plantes tropicales récoltées dans cette expédition, il y a vraisemblablement quatre nouvelles espèces: une igname, une broméliacée, une aracée et une gesnériacée. Les scientifiques devront ensuite vérifier et recouper leurs informations pour s’assurer que ces quatre espèces n’ont jamais été identifiées… et leur donner un nom. Pour cela, il faut encore réaliser un travail de fourmi. Tous les soirs, après la longue journée de marche, les quatre botanistes s’assoient à même le sol pour organiser la collecte du jour. Chaque exemplaire bien découpé et nettoyé des mousses ou des saletés est disposé dans une feuille de papier journal. Les plis de journaux sont ensuite empilés et pressés puis conservés dans de l’alcool à cause de l’humidité. Il reste alors à réserver des échantillons dans de petits sachets en papier remplis de silice afin de pouvoir en prélever l’ADN.

Une fois l’expédition sur le terrain terminée, et de retour à Bogota, il faudra encore faire sécher dans des fours les piles de spécimens pressés dans le papier journal, puis les monter en herbier: chaque plante cousue ou collée, numérotée officiellement, avec une étiquette décrivant le lieu de la collecte, le collecteur, la date… Et c’est alors seulement qu’on pourra les étudier afin de déterminer s’il s’agit réellement ou non de nouvelles espèces.


Accord remis en cause

Le nouveau président de Colombie, Ivan Duque, a annoncé mardi dans son discours d’investiture sa volonté de modifier l’accord de paix signé fin 2016 avec l’ex-guérilla des Farc. «Nous mettrons en oeuvre des correctifs pour assurer aux victimes vérité, justice adéquate, réparation et non répétition», a-t-il déclaré. AFP

Publicité
Publicité

La dernière vidéo monde

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

Cela faisait 5 ans que le pays adepte des grandes démonstrations de force n'avait plus organisé ses «jeux de masse», où gymnastes et militaires se succèdent pour créer des tableaux vivants devant plus de 150 000 spectacteurs. Pourquoi ce retour?

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

n/a