Il a fait moins 25 degrés, cette nuit-là à Herat. C'était la fin du mois de janvier. Depuis, dans les cimetières des camps autour de la ville, où s'entassent 80 000 réfugiés, de petits monticules de terre fraîche sont apparus. Des centaines de personnes, des femmes, des vieillards mais surtout des enfants, beaucoup d'enfants – peut-être plus de 200 – sont morts de froid.

«Il était un peu malade avant que la température ne chute. Il a eu froid, très froid. Il a tellement crié, il avait mal dans la poitrine et puis il est mort», raconte à l'envoyée d'Associated Press, Saed Amir, penché sur la tombe de son fils. Le petit avait 2 ans. Saed Amir et sa famille, comme des dizaines de milliers d'autres, ont échoué à Herat, grande ville de l'Ouest afghan, non loin de la frontière iranienne, chassés par la faim. Dans certains des six camps autour de la ville, trois familles se serrent dans des tentes prévues pour une seule. Il manque des abris, du combustible, des couvertures, des vêtements chauds, même de quoi se laver. Il y a encore des vivres, distribués par le Programme alimentaire mondial (PAM), mais plus que pour deux mois.

«Les réfugiés ont commencé à venir en juin, se souvient Stephanie Bunker, du bureau des Nations unies en charge de l'Afghanistan à Islamabad (Pakistan). C'était terrible, parce qu'à ce moment-là les paysans auraient dû avoir de quoi se nourrir grâce au produit de leur récolte. Mais les moissons ont été si mauvaises, que, même en été, certains n'avaient déjà plus rien. Ils n'avaient plus l'espoir d'avoir quoi que ce soit.»

Les nomades sont les premiers à arriver, rêvant de trouver en ville de quoi survivre. Les travailleurs agricoles suivent. Puis, c'est au tour des paysans. Par vagues ces derniers mois, ils quittent leurs villages sans rien laisser derrière eux. Ni bêtes de somme, ni semences, mangées elles aussi. Tous leurs biens sont vendus pour payer le droit de monter dans un camion et rejoindre – lentement, secoués par les routes de terre défoncées – Herat. Dans cette capitale provinciale sous contrôle taliban qui avant-guerre comptait plus de 100 000 habitants, ils espèrent trouver un peu de travail, de quoi acheter à manger. Voire peut-être passer en Iran.

Mais l'Iran ne laisse plus entrer les Afghans qu'au compte-gouttes, refusant de faire les frais d'un nouveau désastre, après avoir accueilli plus d'un million de victimes de guerre. Le Pakistan lui aussi est de moins en moins accommodant. «Difficile de les blâmer», estime Rupert Colville, du Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR), pour qui «cette crise est la plus grave depuis la guerre avec l'Union soviétique». L'Iran et le Pakistan ont déjà sur leur sol plus de 2 millions et demi d'Afghans. Quand à Herat – carrefour routier qui commerçait avec Machhad et Kandahar et qui possédait encore il y a quelques années, malgré les combats, un bazar animé –, elle n'a plus rien d'une cité marchande: «Il n'y a plus rien à Herat, plus d'argent, plus de travail. La moitié des maisons ne sont pas chauffées. Le grand hôpital Chafâ-Khaneh n'a pas de moyens, les gens s'entassent et beaucoup y meurent», témoigne Abdellatif Mahammadi, un petit commerçant rencontré par l'AFP à la frontière irano-afghane.

A Genève, Antonio Donini, directeur des opérations de l'ONU en Afghanistan, venu lancer un appel aux pays occidentaux dont les dons se font attendre, ne cachait pas, jeudi dernier, son pessimisme: «La crise n'est pas finie, elle va durer en tout cas plus d'un an.» L'histoire des morts de Herat est en effet le signe d'un désastre de plus grande ampleur. Jeudi, les talibans annonçaient de nouveaux morts de froid dans la province de Baghlan, au nord-ouest de Kaboul. A Mazar-i-Sharif, au nord du pays, des camps abritent 100 000 réfugiés. Ils sont plus de 150 000 à être arrivés au Pakistan dans la région de Peshawar. D'autre encore, chassés par les combats, ont rejoint par dizaine de milliers Bamiyan, au centre du pays, ou la ville de Faizabad au nord-est, non loin de la frontière chinoise. Ils sont plusieurs milliers aussi à tenter de passer au Tadjikistan, où le gouvernement refuse de les laisser passer.

La neige est tombée sur Kaboul. Dans la capitale afghane, on priait depuis longtemps pour cette manne, promesse d'eau pour les récoltes à venir. Ailleurs, le froid tue. La fonte des neiges risque d'ajouter au désastre à Herat: «Dès que les cols seront rouverts, soupire Stephanie Bunker, nous craignons de nouvelles vagues de réfugiés.»