«Nous avons fui le Kosovo pour nous retrouver dans une prison à ciel ouvert», s'exclame Lovadem, 23 ans. Des grilles hautes de deux mètres entourent le camp de réfugiés. Les policiers macédoniens filtrent soigneusement les entrées. Le camp initialement conçu pour 20 000 personnes a dépassé mercredi la barre des 30 000 réfugiés. Dans le camp de transit de Blace, les nouveaux arrivés sont obligés de dormir à la belle étoile. Le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) a tiré la sonnette d'alarme: «La situation devient très tendue dans les camps, tous surpeuplés.» Des dizaines de milliers de Kosovars ont trouvé accueil dans des familles albanaises de Macédoine, mais le gouvernement de Skopje veut désormais mettre tous les réfugiés dans des camps pour les forcer à émigrer.

Ateliers de psychothérapie

Des lignées de tentes à perte de vue. Une population captive aux nerfs à fleur de peau. Il est interdit aux réfugiés de sortir de Stankovac. Pour obtenir la nourriture de la journée, Lovadem s'est levé à 5 heures. Après cinq heures de queue, il a obtenu du pain, du jus d'orange, un petit bout de fromage et du papier de toilettes. Pour avertir sa sœur qu'il était en vie, Lovadem a dû patienter cinq autres heures. Parfois, dans les queues interminables, des bagarres éclatent. Kas de Jong s'occupe de la santé mentale pour Médecins sans frontières (MSF). Il guette le temps: «Les jours de pluie, les gens sont cantonnés dans les tentes, la tension monte progressivement, jusqu'à ce qu'elle explose et dégénère en affrontements physiques.» Dans quelques jours, les soldats britanniques se retireront du camp et laisseront les policiers macédoniens seuls en charge de la sécurité. Avec, pour danger, des risques accrus d'affrontements.

Sans doute plus graves encore que les difficultés liées à l'hygiène sont les problèmes de traumatismes. «La destruction de leurs maisons, l'éclatement de leur famille, l'incertitude sur le sort de ceux restés au Kosovo font que beaucoup de gens craquent psychologiquement», constate Kas de Jong. Presque tous ont encore des membres de la famille au Kosovo et sont angoissés par leur sort. D'autant que les récits d'atrocités se multiplient depuis quelques jours. Le docteur Yusuf Telaku enseignait la neuropsychiatrie à Pristina. Réfugié, il travaille chez Médecins du monde (MDM): «Insomnie, cauchemars, perte d'énergie et de volonté, prostration, pleurs, avoir l'impression d'entendre les voix des policiers et des paramilitaires serbes qui les brutalisent et les chassent… sont des symptômes courants parmi cette population», note-t-il.

Tout espoir perdu

Yusuf Telaku anime les premiers ateliers de psychothérapie de groupe. Sous une tente, une dizaine de femmes sont assemblées en cercle. Elles sont toutes des volontaires de MDM et sans doute animeront-elles aussi des séances pareilles à ce qu'elles sont en train de vivre. A tour de rôle, elles tentent de raconter leur histoire. L'une ne cesse de hoqueter. L'autre en pleurs raconte que son père malade lui a dit «qu'il préférait être tué par les Serbes que de quitter sa terre et sa maison». Une troisième raconte comment, il y a un mois, une bombe a tué l'un de ses jeunes voisins, et qu'avec la mère de cet adolescent, elles ont tenté vainement de recomposer son corps, «mais qu'il manquait toujours des membres». Une femme se souvient des chansons paillardes que les soldats serbes chantaient en les chassant, leur lançant: «Allez donc dans les pays de l'OTAN.» Elle raconte comment, avec les trois bus partis ce jour-là de Ferizai, ils ont dû finir le trajet à pied sur les rails de chemin de fer, sans s'en écarter car les alentours étaient minés. Les jeunes femmes ne cessent de sangloter. L'une tente, mais n'arrive pas à parler tant l'émotion l'étreint. Yusuf Telaku lui dit de s'exprimer «pour se soulager». Elle n'y arrive pas. Alors le psychiatre raconte sa propre histoire, la fuite en voiture, les barrages de police et de paramilitaires, leurs demandes de rançon, les enfants enlevés jusqu'à ce que les parents donnent tout leur argent… A l'autre bout du camp, les Israéliens organisent des jeux et des coloriages pour les enfants, sur fond de musique rock en hébreu. Sous une tente, ils ont installé une vidéo. Un jeune Kosovar arborant un tee-shirt «Don du Koweït» regarde Blanche-Neige qui s'exprime avec un accent américain.

En dépit de la bonne volonté de toutes les organisations, ces femmes ne parviennent pas à effacer la réalité. Le Kosovo n'est qu'à cinq ou dix kilomètres au plus de Stankovac, mais, chaque jour, il paraît plus loin. Les réfugiés étaient sûrs qu'ils reviendraient quelques jours après leur fuite. Maintenant, ils sont en train de perdre tout espoir. Kas de Jong note: «D'ici à quelques semaines, la situation dans le camp va devenir explosive. Les Kosovars sont en train de réaliser qu'ils ont tout perdu et que leur seul avenir, c'est de rester coincés dans un pays qui ne veut pas d'eux ou de partir en Europe occidentale pour mener une vie de réfugié.» Mercredi, des bus ont amené de nouveaux arrivés à Stankovac.