Ce n'est pas encore le sauve-qui-peut, mais ça y ressemble. Quatre jours après le début des affrontements entre partisans du président Laurent Gbagbo et militaires français de l'opération Licorne, un premier avion transportant 270 Français a décollé mercredi d'Abidjan, donnant le coup d'envoi des évacuations des étrangers établis en Côte d'Ivoire. Le départ de ce Boeing 777 depuis l'aéroport international sous contrôle français devait être suivi de celui de six autres appareils, français, espagnols et italiens.

Avec près de 14 000 ressortissants, la France, ancienne puissance coloniale, a de loin la plus grande communauté d'expatriés en Côte d'Ivoire. Pour en permettre l'évacuation rapide, Paris a adopté un décret permettant la réquisition d'appareils des compagnies aériennes françaises. Le Canada (environ 700 ressortissants), l'Italie (500), la Belgique (450), la Grande-Bretagne (300), l'Espagne (210) et l'Allemagne (170) préparaient également l'évacuation de leurs nationaux, tandis que Washington (1000) et Moscou (80) observaient un attentisme prudent.

Réfugiés dans une base

Concernant les 244 ressortissants suisses enregistrés à l'ambassade, dont près de la moitié sont des binationaux, le Département des affaires étrangères précisait hier que «possibilité leur était donnée de quitter le pays avec les Français». «Il ne s'agit pas d'évacuation, souligne la porte-parole Karine Carey, car il appartient à chacun de nos ressortissants de décider de ce qu'il veut faire en fonction de sa situation personnelle.»

Depuis le week-end dernier, quelque 1500 Européens se sont réfugiés dans la base d'Abidjan du 43e Bataillon d'infanterie de marine (BIMa) français, plus de 1600 autres ayant trouvé protection dans des camps des Nations unies. Tous fuyaient les violences qui ont éclaté après que la tension fut soudainement montée, samedi, lorsque des appareils de l'armée de l'air ivoirienne ont bombardé un camp de l'armée française installé en zone rebelle, à Bouaké, tuant neuf soldats. Réagissant immédiatement, le président français Jacques Chirac avait donné l'ordre de détruire tous «les moyens aériens militaires ivoiriens». Depuis l'exécution de cet ordre, les manifestations anti-françaises et les pillages n'ont pas cessé à Abidjan, les «jeunes patriotes» partisans du président Gbagbo s'en prenant à tous les symboles de la présence française. Selon diverses sources, les troubles auraient déjà fait une cinquantaine de morts et plus de 600 blessés depuis samedi.

Milliers de prisonniers dans la nature

En ville d'Abidjan, la mobilisation anti-française se poursuivait mercredi. Chauffés à blanc par des appels à manifester diffusés alternativement par la télévision et la radio nationales, les «jeunes patriotes» affirment vouloir protéger le président Gbagbo et accusent les troupes françaises de chercher à le «renverser». Par ailleurs, l'AFP annonçait hier soir qu'au moins 4000 détenus se sont évadés depuis samedi de la prison d'Abidjan à l'occasion de travaux de sécurisation.

Dans le nord, contrôlé par les rebelles des Forces nouvelles, plusieurs centaines de personnes ont manifesté à Korhogo, réclamant la démission du président ivoirien, accusé d'être un obstacle au retour de la paix.

Dans ce contexte explosif, le Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR) a dit redouter un «exode massif» vers les pays voisins, précisant qu'entre 3000 et 5000 Ivoiriens avaient déjà fui le pays vers le Liberia et le Ghana. Médecins sans frontières redoute pour sa part une épidémie «massive» de choléra à Bouaké, où un premier cas a été enregistré mercredi.

Cherchant toujours une solution africaine à la crise, le président sud-africain Thabo Mbeki a invité plusieurs dirigeants ivoiriens d'opposition jeudi à Pretoria, dont l'ancien premier ministre Alassane Ouattara. Il avait auparavant obtenu «l'engagement du président Gbagbo de mettre en œuvre» les accords de paix signés en 2003 à Marcoussis. Enfin, le président en exercice de l'Union africaine, le chef d'Etat nigérian Olusegun Obasanjo, devait annoncer la convocation d'un sommet africain «urgent» consacré à la crise ivoirienne, a annoncé mercredi à Abuja un communiqué officiel.