C'en est fini de l'invincibilité électorale d'Hugo Chavez, lui qui a remporté neuf consultations populaires en neuf ans, en augmentant à chaque fois son score, jusqu'à être réélu président l'année dernière avec près de 63% des voix. Jusqu'à 4heures du matin, plusieurs centaines de personnes ont fêté la victoire place Altamira à Caracas, le fief des opposants à Chavez. Carlos, 59 ans, se sent soulagé: «Je suis venu féliciter les étudiants qui, plus que les partis traditionnels, ont mené la bataille pour nous sauver du communisme!» Avec 44% d'abstention, c'est une courte victoire qui ne garantit pas à l'opposition une victoire lors des prochaines élections. Mais pour Lisa, 20 ans, un drapeau noué autour du cou «c'est une victoire historique!»

Malgré quelques incidents sans gravité et quelques entorses aux règles établies par le Conseil national électoral (CNE), notamment de la part des militaires du «Plan République», censés garantir l'impartialité du vote, le scrutin lui-même s'est déroulé de façon normale, dans ce pays où la politique est devenue une seconde nature pour ses habitants.

Dimanche, dès 4heures du matin, des haut-parleurs géants réveillaient les électeurs au son du clairon pour les inciter à aller voter tôt. A 6heures, des queues se formaient devant les bureaux de vote. Malgré les sondages qui donnaient le non vainqueur, les anti-Chavez faisaient part de leur pessimisme, à l'image de Roberto, farouche opposant de 45 ans: «J'espère qu'il n'y aura pas de fraude. Je suis sûr que le monarque va imposer sa décision et que le CNE va prétendre que le oui l'emporte d'une courte tête!»

Du côté des politiques, l'ambiance était plus sereine. Au fil des élections, l'opposition a obtenu des garanties sur la transparence du vote. D'une part, ils ont des témoins à chaque table de chaque bureau de vote, d'autre part, ils ont le droit de vérifier manuellement 56% des votes électroniques. Quelques heures après la fermeture des bureaux vers 17heures, ils avaient donc une idée précise des résultats. Les heures qui suivirent furent quelque peu surnaturelles. Tout le monde pouvait voir les mines déconfites des partisans du président Chavez et les mines radieuses des opposants, sans pour autant pouvoir affirmer que le non l'avait emporté. A minuit, Ismaël Garcia, président du parti Podémos, proche du gouvernement mais qui s'est opposé à la réforme, a exigé que le CNE révèle ce que tout le monde savait sans pouvoir le révéler. La tension a été à son maximum une demi-heure plus tard lorsque les observateurs de l'opposition ont été expulsés manu militari du CNE. Tout le monde a alors cru qu'une fraude magistrale se préparait, et les tenants du non ont appelé leurs partisans à «descendre dans la rue défendre leur vote».

Finalement, à 1h10, Tibisay Lucena, présidente du CNE est apparue et a donné le résultat «irréversible»: une courte victoire du non. Quelques instants plus tard, le président Chavez apparaissait en direct, reconnaissant sa défaite, tout en précisant que «la proposition reste valable».

Plus qu'une victoire de l'opposition, il s'agit d'une défaite personnelle du leader bolivarien qui n'a pas su convaincre ses propres partisans. L'abstention a été particulièrement forte dans les zones populaires, qui sont le réservoir de voix habituel pour Chavez. Dans le quartier de Catia, à l'ouest de la capitale, elle a atteint dimanche les 60%. Idem à Petare à l'est, le plus grand bidonville du monde avec 2millions d'habitants.

A la veille du scrutin, certains des plus fervents partisans du charismatique leader bolivarien confiaient leurs doutes. Ainsi Jose, 48ans, habitant de Petare et sergent de la réserve, cette armée de civils armés et entraînés par Chavez pour résister en cas d'«invasion impérialiste»: «Je suis socialiste, mais j'ai une famille à nourrir. Avec la réforme, j'ai peur qu'on me prenne le peu que je possède!» La réforme de la propriété privée, remisée dans l'article 115 au quatrième rang derrière les propriétés d'Etat, sociale et mixte a été très mal perçue par les Vénézuéliens. Même parmi les Tupamarus, le mouvement révolutionnaire armé clandestin, favorable à Chavez, certains confessaient qu'ils voteraient contre la réforme, tout en disant le contraire à leurs camarades. La réduction du temps de travail à 36 heures par semaine et l'obtention de droits sociaux pour les travailleurs indépendants, mesures très populaires, n'ont pas suffi à faire accepter la réforme, qui aurait notamment permis au président Chavez de se présenter à sa propre succession après quinze ans de pouvoir.