Les séjours de Cheikh Zayed ben Sultan al-Nahyan et de sa suite nombreuse et empressée sur les bords du lac Léman appartiennent désormais au passé. Le président des Emirats arabes unis (EAU), qui disposait d'une imposante propriété à Vétraz-Monthoux, près d'Annemasse en France voisine, où il s'était encore rendu en juin dernier, est décédé mardi à l'âge d'environ 90 ans. La date de naissance de celui qui dirigeait l'émirat d'Abou Dhabi depuis 1966 et les EAU depuis leur création, en 1971, demeure en effet d'une absolue imprécision. Car jusqu'à cette époque, l'ancienne Côte des Pirates n'était qu'un bout de désert peu peuplé et sans administration soucieuse d'état civil… avant que l'émir ne la projette dans la modernité la plus effrénée grâce aux colossaux revenus pétroliers. Les funérailles de Cheikh Zayed devraient avoir lieu dès ce mercredi, selon la tradition musulmane.

Vaste remaniement ministériel

Les autorités émiraties ont officialisé une nouvelle qui couvait depuis plusieurs semaines. Mi-octobre, les rumeurs s'étaient faites de plus en plus insistantes sur la dégradation de l'état de santé de Cheikh Zayed. Certaines sources affirmaient même qu'il était déjà décédé et que l'annonce officielle de sa mort interviendrait dès lors que les délicates questions liées à sa succession seraient réglées: à la tête de l'émirat d'Abou Dhabi, mais aussi à la tête de la fédération, qui en compte sept (Abou Dhabi, Dubaï, Charjah, Oum al-Qaywan, Ras al-Khayma, al-Fujayra et Ajman).

L'annonce, en début de journée, d'un vaste remaniement ministériel, le premier de cette ampleur depuis plus de sept ans, a sonné comme l'indice le plus manifeste que le dénouement était proche. Ce nouveau gouvernement est notamment doté de deux «super-ministères» attribués à des nouveaux venus, l'un pour l'énergie, l'autre pour l'économie et le plan. Fait historique dans cette région du Golfe, qui fut longtemps le symbole du conservatisme politique et social le plus étroit, ce dernier ministère stratégique a été confié à une femme, Cheikha Loubna Al-Qassimi, femme d'affaires experte des questions de commerce électronique et par ailleurs membre de la famille régnante de l'émirat de Charjah.

Conformément à la Constitution des EAU, c'est le vice-président et premier ministre fédéral, Cheikh Maktoum ben Rachid al-Maktoum de la famille régnante de Dubaï, qui assurera la présidence des EAU jusqu'à la réunion, dans les trente jours, des responsables des sept émirats qui désigneront un successeur. En toute logique, celui-ci devrait être l'aîné des 19 fils de Cheikh Zayed, Cheikh Khalifa, qui lui a automatiquement succédé à la tête de l'émirat d'Abou Dhabi. Agé de 56 ans, désigné prince héritier en 1969, celui-ci s'occupe depuis cette date de la gestion des affaires courantes d'Abou Dhabi dans l'entourage de son père et préside notamment le Conseil supérieur du pétrole, un organisme doté de larges pouvoirs dans les domaines énergétiques.

Toutefois, aucune règle écrite ne formalise les mécanismes de succession à la tête des EAU et celle-ci pourrait s'avérer moins simple que prévu. Cheikh Mohammed, fils aîné de la cinquième épouse de Cheikh Zayed et commandant en chef des forces armées d'Abou Dhabi, fait figure d'outsider potentiel, grâce notamment à son profil pro-occidental plus affirmé. Un atout non négligeable, à l'heure où les Etats-Unis cherchent ouvertement à conforter leur influence stratégique dans la région du Golfe en s'appuyant sur des hommes de confiance. Les EAU, de ce point de vue, devraient continuer à être cet allié discret mais résolu de Washington et des capitales occidentales dans la lutte contre le terrorisme.

La surprise pourrait venir de Dubaï, dont la famille régnante est à l'origine, avec Cheikh Zayed, de la création des EAU, mais qui n'en a jamais exercé la présidence. Or, si Abou Dhabi en est la capitale politique, son puissant voisin en est assurément le pôle économique le plus flamboyant. Sur un ton alarmiste, certains observateurs n'excluent pas que la lutte de pouvoir entre les deux émirats pourrait s'emballer et mal tourner.