Trois jours plus tard, il remporta l’élection. Cette phrase, Joe Biden rêvait de l’entendre vendredi matin déjà. Alors qu’il grappillait toujours plus de voix en Pennsylvanie et qu’il prenait de l’avance en Géorgie, au fur et à mesure du dépouillement des bulletins de vote, le démocrate, retranché dans son fief de Wilmington (Delaware), devait encore patienter. Attendre d’atteindre le chiffre magique de 270 grands électeurs (sur 538), alors même que des médias se livraient à des calculs différents – certains, comme Fox News, lui attribuant prématurément les 11 délégués de l’Arizona.

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Prudent, Joe Biden n’a pas cherché à proclamer sa victoire avant l’heure. Il a préféré observer, appeler au calme, tout en exprimant sa confiance de gagner. Pendant ce temps, le Secret Service, chargé de la protection des hautes personnalités, a décidé d’augmenter sa protection, un indice concret qu’il était bien sur le chemin de la victoire.

Recomptage en Géorgie

Sauf que voilà: Joe Biden doit composer avec un Donald Trump amer et en colère, bien déterminé à lui empoisonner la vie si les urnes le donnent perdant. Une transition pacifique du pouvoir? Que nenni. Le président républicain, en fonction jusqu’au 20 janvier, n’a pas l’intention d’accepter sa défaite, et plus le scénario se précisait, plus il s’arc-boutait. Il dénonce une élection «truquée», tente de répandre son narratif de «fraudes massives», pousse son armada d’avocats à saisir les tribunaux de différents Etats pour contester des votes.

En clair: il sape le processus démocratique et met tout en œuvre pour repousser la proclamation officielle de résultats définitifs. C’est aussi son ultime test pour déterminer le degré de loyauté de ses proches. Plusieurs républicains, dont son ami Chris Christie, ancien gouverneur du New Jersey, s’en sont ouvertement désolidarisés, dénonçant ses accusations de «fraudes massives» à l’emporte-pièce. Ils sont aussi inquiets des tensions que les propos incendiaires du président pourraient provoquer.

«Ce matin, il apparaît évident que l’équipe Biden-Harris va remporter la Maison-Blanche»

Nancy Pelosi, cheffe de la majorité démocrate à la Chambre des représentants, hier

Et puis, vers 11 heures locales, la Géorgie, qu’aucun candidat à la présidentielle démocrate n’a remportée depuis 1992, fait une annonce: l’Etat décide de procéder à un recomptage des voix, car la course est bien trop serrée, avec une marge minime entre les deux candidats. C’est désormais la Pennsylvanie, où Joe Biden creuse l’avance, qui pourrait faire la différence et être l’Etat qui lui permettra de revendiquer sa victoire. Presque au même moment, Nancy Pelosi, la cheffe de la majorité démocrate à la Chambre des représentants, bouc émissaire préféré de Donald Trump, brise le silence qu’elle s’était imposé. Elle qualifie Joe Biden de «bientôt président élu», en insistant sur ses qualités d’«unificateur». «Ce matin, il apparaît évident que l’équipe Biden-Harris va remporter la Maison-Blanche», dit-elle lors d’une conférence de presse, comme pour mettre fin à une attente insoutenable.

Expulsion de la Maison-Blanche

Trois jours de brouillard politique, de déclarations folles de la part Donald Trump, qui a proclamé sa victoire à plusieurs reprises et accusé les démocrates de «voler» le scrutin. Trois jours où les Américains sont restés plongés dans l’incertitude, et ont assisté, médusés, à une curieuse partie de ping-pong même si la couleur bleue des démocrates semblait toujours plus apparaître au bout du tunnel. C’en était trop pour Nancy Pelosi. Andrew Bates, un porte-parole de l’équipe de campagne de Joe Biden, a de son côté haussé le ton et menacé de faire expulser Donald Trump de la Maison-Blanche s’il s’agrippe au pouvoir comme une moule à son rocher: «Les Américains décideront de l’issue de cette élection. Et les autorités américaines sont parfaitement capables d’expulser les intrus de la Maison-Blanche.» Ambiance.

Le cauchemar n’est pourtant pas fini. Tous les résultats ne sont pas définitifs et, surtout, des tribunaux, saisis par des demandes de républicains hostiles au vote par correspondance, doivent encore statuer dans plusieurs Etats. Alors que toute l’attention est portée sur Donald Trump, Joe Biden et la bataille des urnes, un triste personnage, Steve Bannon, ex-stratège, limogé, du président républicain – et qui baigne dans une idéologie d’extrême droite –, se fait remarquer en raison de propos choquants et d’appels au meurtre, que les réseaux sociaux ont décidé de bannir. Il a suggéré dans un podcast diffusé sur Twitter et sur YouTube d’«embrocher sur des piques» les têtes du patron du FBI et d’Anthony Fauci, le directeur de l’Institut des maladies infectieuses et «Monsieur Covid» aux Etats-Unis, et de les placer «de chaque côté de la Maison-Blanche en signe d’avertissement aux bureaucrates fédéraux». Steve Bannon est peut-être devenu un paria aux yeux de Donald Trump, mais il est bien l’un de ceux qui ont contribué à sa victoire en 2016. Ambiance bis.

Première femme à la vice-présidence

Après une campagne chahutée par le coronavirus qui l’a contraint pendant longtemps à ne pas sortir de chez lui, Joe Biden, qui devait s’exprimer dans la soirée à Wilmington avec sa colistière Kamala Harris, n’est pas au bout de ses peines. Sa victoire n’est pas flagrante et a en tout cas mis du temps à émerger. Il n’y a pas eu de «vague bleue» démocrate. Grâce à un taux de participation historique, de plus de 67%, Donald Trump a par ailleurs été plébiscité par environ 70 millions d’Américains, soit davantage que son score de 2016 (et mieux que le vote populaire obtenu par Barack Obama en 2008). Il a aussi consolidé sa base électorale. Joe Biden devra faire avec. Comme il devra composer avec un Sénat qui restera en mains républicaines.

Dans une analyse, Edward Luce, du Financial Times, évoque le risque pour Joe Biden d’être un «lame duck president». Sous-entendu, un président avec peu de pouvoir, sans grande marge de manœuvre, presque alibi. «Une présidence Biden risque d’être prise entre deux forces irréconciliables – une droite trumpienne, obstinément retranchée, et une aile gauche du parti démocrate aigrie». Mitch McConnell, le président de la majorité républicaine au Sénat, qui vient d’être réélu, pourrait devenir son principal «obstructeur». De nouveaux élus très trumpistes vont par ailleurs faire leur entrée au Congrès, dont une républicaine, Marjorie Taylor Greene, qui se réclame du mouvement conspirationniste QAnon. Joe Biden devrait par contre avoir les coudées plus franches en politique extérieure. Il a notamment promis qu’une de ses priorités sera de rejoindre l’Accord de Paris sur le climat, ainsi que l’OMS.

S’il deviendra le président américain le plus âgé au moment de sa prestation de serment – il aura 78 ans le 20 novembre –, c’est bien sur Kamala Harris qu’il faudra avoir les yeux rivés. Kamala Harris sera non seulement la première femme à accéder à la vice-présidence, mais également la première femme noire. Tout un symbole, alors que les Etats-Unis, plus divisés que jamais, viennent de vivre, en pleine pandémie, des semaines de manifestations pour dénoncer racisme et brutalités policières, depuis la mort, le 25 mai dernier, de l’Afro-Américain George Floyd, asphyxié sous le genou d’un policier blanc.

Dernière preuve que la course à la présidence cuvée 2020 est loin d’être un long fleuve tranquille, Twitter, qui s’en est déjà pris aux propos trompeurs de Donald Trump sur l’élection, a également sévi à propos d’un des soutiens de Joe Biden. «Président élu Joe Biden. Vice-présidente élue Kamala Harris», avait osé tweeter Scott Dworkin, responsable d’un comité de campagne, alors que plusieurs Etats étaient toujours en train de compter. «Les sources officielles n’ont pas encore déterminé qui était le vainqueur au moment où ces propos ont été tweetés», a préféré préciser le réseau social. Scott Dworkin a juste été un peu trop rapide. Dans les couloirs de la Maison-Blanche aussi, des collaborateurs de Donald Trump en étaient arrivés à la même conclusion.