France

Cheminots français: la nouvelle bataille du rail

Les syndicats de la SNCF n'excluent pas une grève de longue durée. Mais, au sein de l’entreprise, d’autres voix s’élèvent pour jouer le jeu de la concertation avec le gouvernement

Une grève dure est à l’horizon, mais le chaos social n’est pas encore certain. Réunis mardi soir, les quatre principaux syndicats du rail ont choisi d’attendre le 15 mars pour décider, ou non, de bloquer les transports publics. «L’alerte sociale», disposition préalable à la grève à la SNCF, a été lancée, et le débrayage national du 22 mars, aux côtés des syndicats de fonctionnaires, a été confirmé. Au-delà? «Tout dépendra des premières discussions avec le gouvernement», a averti Laurent Brun, le patron de la CGT cheminots, premier syndicat de l’entreprise. Une posture qui laisse encore une (petite) place à la négociation…

Cette nouvelle bataille du rail s’annonce, en France, très symbolique. A la CGT – devenu le deuxième syndicat français en 2017 derrière la CFDT, mais toujours en pole position dans les entreprises publiques –, le souvenir de la confrontation de 1995 face au gouvernement d’Alain Juppé est un morceau d’histoire. Le leader cégétiste de l’époque, Bernard Thibault, avait alors réussi à fédérer une alliance syndicale solide, qui avait fait plier le premier ministre de Jacques Chirac.

Un contexte différent

Mais 23 ans après, la donne est différente. La CGT a perdu de nombreux adhérents. Sa mobilisation l’an passé contre la réforme du Code du travail a échoué, en raison des stratégies divergentes de la CFDT et de Force ouvrière, qui ont misé sur la concertation. Autre différence: le sujet central du blocage de 1995, à savoir les retraites des cheminots, n’est pas cette fois-ci au cœur du débat. Le gouvernement français prévoit d’en discuter en 2019, lors d’une remise à plat de tout le système de pensions.

Cette bataille, cette fois, se résumera à deux sujets: l’abandon du statut des «cheminots» pour les nouveaux embauchés et l’avenir d’une SNCF surendettée (plus de 45 milliards de dettes). Avec, en arrière-plan, l’opposition entre intérêts des usagers et conditions de travail des salariés des chemins de fer. «On nous livre en pâture à l’opinion comme si notre statut de «cheminot» était la raison des problèmes. C’est un dangereux mensonge», s’énerve Pierre Etourneau, de SUD-Rail. 130 000 employés de la SNCF jouissent du statut de cheminot. 20 000 autres employés ne l’ont pas.

L’autre caractéristique du bras de fer ferroviaire de 2018 est le calendrier. En 1995, le gouvernement s’était enlisé. Cette fois, la volonté de passer par des ordonnances législatives oblige à resserrer la négociation sur trois mois, jusqu’à la mi-mai. Quelles concessions seront faites de part et d’autre d’ici-là? «L’Etat français est largement responsable de la situation de l’entreprise, expliquait lundi sur TV5 Monde l’historien des chemins de fer Clive Lamming. Il a pris des décisions stratégiques très coûteuses, comme celle du tout TGV. Il doit en tirer les conséquences. On ne peut pas réformer la SNCF en diabolisant ceux qui la font.»

Un statut condamné

La réalité économique et sociale de la SNCF est contrastée. Côté financier, l’entreprise a rendu publics hier de bons résultats pour 2017, avec 33 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 1,3 milliard de profit. Côté social, deux employés de la SNCF sur trois ne sont pas syndiqués. Et beaucoup savent qu’à terme les avantages du statut des cheminots (régime de sécurité sociale particulier, emploi à vie…) sont voués à disparaître.

Paul est un spécialiste des aiguillages, basé à Paris. Lui n’est pas hostile à la réforme: «Il nous manque un horizon, un avenir. On doit s’entendre sur des règles qui pourront durer (trois réformes partielles ont déjà été mises en œuvre en 1997, 2011 et 2012).» Sept Français sur dix se disent par ailleurs favorables à des changements au sein de la SNCF. D’où l’urgence, selon l’ancien PDG de la SNCF Loïk Le Floch-Prigent, de réformer autrement: «Le pire serait de retomber dans cette plaie française qu’est une vision technocratique et comptable du rail.»

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