«C’est le pari le plus audacieux et le plus imaginatif jamais réalisé entre les Etats-Unis et la Chine depuis l’établissement de relations diplomatiques entre les deux pays.» Le sinologue américain Jerome Cohen, codirecteur de l’Institut Etats-Unis-Asie de la faculté de droit de la New York University, n’est pourtant pas un adepte de l’hyperbole. Mais ces dernières 72 heures, il a pu mesurer à quel point l’affaire Chen Guangcheng est délicate.

Le dissident de la province du Shandong est devenu un enjeu explosif des relations sino-américaines dans une année où les Américains élisent leur président et les Chinois procèdent à des changements majeurs à la tête de l’Etat. Assigné à résidence depuis sept ans, Chen Guangcheng, 40 ans, a fui il y a une semaine sa maison avant de se cacher trois nuits à Pékin et de se réfugier à l’ambassade américaine. Mercredi, à la suite d’un accord entre Pékin et Washington, il a quitté l’ambassade pour aller faire soigner un pied blessé dans un hôpital de la capitale.

Contre toute attente, Jerome Cohen, excellent connaisseur du système juridique chinois, s’est retrouvé au cœur des négociations par la volonté du dissident lui-même, un ami de longue date. Dans une conférence de presse téléphonique organisée mercredi par le Council on Foreign Relations depuis Washington, il explique avoir parlé pendant une heure et demie avec le conseiller juridique du Département d’Etat américain, Harold Koh, avec l’envoyé spécial et secrétaire d’Etat adjoint, Kurt Camp­bell, et l’ambassadeur américain à Péking, Gary Locke. Puis il a conversé pendant une heure avec Chen Guangcheng.

«Nous ne connaissons pas les détails de l’accord et ne savons pas si cette expérimentation va marcher, mais c’est la meilleure des options possibles, sachant que cela fait sept ans qu’il était en captivité», explique le sinologue. Dans sa conversation avec Jerome Cohen, Chen Guangcheng a déclaré vouloir simplement bénéficier des mêmes droits que tout citoyen. L’accord conclu prévoit qu’il soit transféré dans une autre ville de Chine. Parmi les sept municipalités proposées par Pékin figurent notamment Tianjin et Nankin. «Ces villes disposent de bonnes institutions pour aveugles et Tianjin a une excellente faculté de droit», précise Jerome Cohen.

C’est là que Chen Guangcheng, qui se bat pour le respect de la Constitution en Chine, aimerait enfin pouvoir étudier le droit. Jusqu’ici, il s’était surtout formé en autodidacte. «Chen, ajoute le sinologue, n’est pas un dissident classique. Lundi, il me demandait pourquoi il ne pouvait pas porter l’affaire devant la Cour. Son but n’est pas de descendre dans la rue, mais de s’assurer que les différentes institutions du pays respectent la loi.»

L’accord conclu équivaut-il, pour Chen Guangcheng, à se jeter à nouveau «dans la gueule du dragon»? Mercredi, quand le dissident a quitté l’ambassade américaine, les mouvements de défense des droits de l’homme ont critiqué la solution trouvée, estimant que le gouvernement chinois n’était pas digne de confiance. Certains ont estimé que l’Amérique «avait lâché Chen». Des nouvelles relayées par Associated Press, mais non confirmées par Washington, laissaient entendre hier que l’épouse de Chen aurait été battue à mort si le dissident n’avait pas quitté l’ambassade des Etats-Unis.

Le sinologue Jerome Cohen relativise ces menaces sans les écarter: «C’est clair que mon ami Chen Guangcheng avait peur du traitement réservé à sa famille. Mais il a accepté l’accord à une condition: que le président Barack Obama s’engage à le soutenir.» Présente à Pékin avec le secrétaire au Trésor Timothy Geithner pour assister au Dialogue économique et stratégique annuel entre les deux pays, Hillary Clinton a aussi eu une conversation «émouvante» avec Chen. Selon la secrétaire d’Etat, s’assurer que ces engagements de Pékin deviennent réalité sera crucial. Jerome Cohen est optimiste: «La Chine respectera ses engagements. Sans quoi la communauté internationale se chargera de montrer le ridicule» de la position chinoise.

Si beaucoup d’inconnues demeurent quant à la marge de manœuvre dont va bénéficier Chen Guangcheng, Jerome Cohen se réfère à l’artiste dissident Ai Weiwei pour montrer que tout n’est pas verrouillé: «Ai Weiwei est toujours soumis à des contraintes de la justice pénale. Il ne peut pas quitter Pékin, il n’a pas accès à Internet et à la presse. Mais il est parvenu à ignorer ces règles la plupart du temps. Je l’ai rencontré le 21 décembre. Il a tenu un discours à 700 personnes par Skype. Il a trouvé un chemin entre la liberté totale et la prison.»

«Chen a accepté l’accord à une condition: que le président Obama s’engage à le soutenir»