Depuis des semaines, les tensions entre les pays occidentaux et la Chine grandissent. Aux invectives habituelles de Donald Trump s’ajoute une méfiance croissante des Européens, entre autres, quant aux origines et à la gestion de la crise sanitaire par Pékin. Les Occidentaux peuvent-ils se passer de la Chine?

Nous proposons une série d’articles sur deux jours:

Sa voix est celle de la Chine à Genève. Dans l'entretien qu'il accorde au Temps, Chen Xu, représentant permanent de la République populaire auprès de l’Office des Nations unies et des autres organisations internationales en Suisse, affirme que Pékin est ouvert à examiner les origines de la pandémie, mais pas «dans une atmosphère caractérisée par la présomption de culpabilité».

Le Temps: La Chine est la cible de graves accusations: censure des lanceurs d’alerte, dissimulation de la létalité de la maladie et désormais rumeurs sur un virus créé. L’OMS demande à participer à l’enquête sur les origines du Covid-19. Pourquoi la Chine le refuse-t-elle jusqu’ici?

Chen Xu: Le gouvernement chinois a toujours mis la priorité sur la vie des gens. Cela a permis des progrès significatifs, mais des mesures supplémentaires sont nécessaires. Or, aux Etats-Unis, on pointe beaucoup du doigt la Chine et sa relation avec l’OMS. Nous ne pouvons pas permettre que de telles accusations fassent dérailler la lutte contre la pandémie. Nous devrions tous être très prudents avec le «virus politique». Nous soutenons un examen de cette pandémie à un moment opportun afin d’encourager la coopération sanitaire internationale. Quant à l’enquête unilatérale des Etats-Unis et à la suspension de leur financement de l’OMS, cela ne reçoit apparemment pas le soutien de la communauté internationale. Nous ne sommes pas allergiques à la demande de l’OMS, ni ne la rejetons. Mais face à la pandémie, nous devons mettre de l’ordre dans nos priorités et trouver le bon équilibre.

Seriez-vous donc ouvert à ce que des experts de l’OMS fassent partie de l’enquête en Chine?

Il faut prendre en compte plusieurs facteurs. Il est à présent essentiel de sauver des vies. Une telle enquête ne doit par ailleurs pas être dirigée contre certains pays ou certaines organisations, et doit être conduite à l’échelle planétaire puisque la situation est encore plus grave dans d’autres parties du monde.

Mais la Chine est le «ground zero» de cette pandémie. N’est-ce donc pas là-bas que les experts de l’OMS devraient commencer leur travail?

Un climat adéquat est crucial pour ce faire. Les politiciens américains accusent la Chine au lieu de se concentrer sur leur propre situation. Si nous permettons à cette approche politisée de se développer, la soi-disant enquête enverra le mauvais signal.

D’un côté, nous voyons la Chine envoyer de l’aide à l’étranger. De l’autre, nous entendons des diplomates chinois dire que l’armée américaine aurait amené le virus à Wuhan, ou que le gouvernement français néglige sa propre population. Quel message la Chine envoie-t-elle en ce moment?

Le message est fort et clair: nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour nous occuper de nos propres affaires tout en étant prêts à aider les autres. La Chine n’a pas provoqué cette approche antagoniste. Nous avons un dicton: «Certains sont libres de déclencher un incendie alors que d’autres n’ont pas le droit d’utiliser une bougie.» Je ne comprends pas quel est le sens de pointer du doigt, de se défausser de sa propre incapacité à contrôler l’expansion du virus. C’est pourquoi nous ne pouvons permettre qu’une enquête internationale débute dans une atmosphère caractérisée par la présomption de culpabilité.

Cette crise souligne les tensions croissantes entre l’Occident et la Chine. Etes-vous inquiet de voir apparaître une mentalité de nouvelle guerre froide?

Je suis inquiet qu’une telle mentalité ait déjà existé dans certaines parties du monde avant cette crise. Nous sommes disposés à travailler avec chacun – y compris les Etats-Unis et l’Europe. Le plus important, c’est la confiance entre les membres de l’OMS.

Vous parlez de confiance, mais plusieurs sondages récents en Europe et aux Etats-Unis montrent une détérioration de l’image de la Chine dans l’opinion publique. Comment retrouver cette confiance?

Je pourrais aussi vous montrer des sondages qui disent l’inverse. Quoi qu’il en soit, nous devons penser aux préoccupations de chacun. Nous avons partagé nos informations avec l’OMS le 3 janvier et l’organisation a annoncé une urgence de santé publique de portée internationale à la fin du même mois. La Chine a passé en quelque sorte un examen à livre fermé et a fourni sa part. Les autres font face à un examen à livre ouvert grâce à notre expérience. Il vaut mieux se concentrer sur la lutte contre le virus que de faire porter le blâme aux autres.