Deux mille onze, chaotique et cahotique, finit sa carrière. Pour la presse, l’heure est ainsi traditionnellement aux bilans, palmarès et autres récapitulatifs plus ou moins représentatifs d’une époque, arbitrairement définie comme partant du début et se terminant à la fin de l’année civile, que parcourt également la belle galerie photographique du Temps. Un an avant la fin du monde, ont dit les Mayas. A l’enseigne de «Crises, catastrophes et protestations», le site Eurotopics, par exemple, s’est amusé à parcourir plusieurs journaux européens de ce millésime mourant pour voir ce qu’ils avaient mis dans le turbo – toujours très payant, médiatiquement parlant – de leurs rétrospectives. Pas de surprise majeure: celles-ci font évidemment la part belle au soulèvement des peuples arabes, à la catastrophe nucléaire de Fukushima et au naufrage de l’Europe dans la crise de sa dette.

Le blog le plus célèbre d’Espagne, «Del Alfiler al Elefante», publié par le très respecté et très redouté rédacteur en chef adjoint Lluís Bassets sur le site internet d’El País, juge que nous avons affaire à une année plus importante que 1989, celle de la chute du communisme. Et que c’est bien de la péninsule ibérique qu’est partie l’indignation qui a fait tache d’huile: «Les générations de conformistes habitués à ne manquer de rien se sont transformées en manifestants indignés et ont occupé les rues et les places de l’Espagne aux Etats-Unis, dans des mouvements tels que nous n’en avions plus vu depuis 1968.» Et pendant ce temps, «le père Federico Lombardi, directeur de la salle de presse du Saint-Siège et de Radio Vatican, dresse le bilan d’une année intense pour le Saint-Père et l’Eglise, ponctuée d’événements significatifs et riches d’enseignements.» Il ne parle pas de l’affaire DSK.

Plus proche de nous, la Neue Zürcher Zeitung se concentre aussi sur l’émergence de ce processus de désobéissance civile en parlant doctement du «chemin qui sépare le sujet qui proteste du citoyen responsable». Il est «long, on le sait» et «au regard de la révolution de la communication et de la comparaison croissante des conditions de vie qui l’accompagne, les gens sont de moins en moins prêts à se laisser intimider par des dirigeants… Le message de 2011 est qu’aucun dictateur n’est plus en sécurité devant ses citoyens.» Si La Repubblica prévient alors tout de même au passage que «la religion n’est pas conciliable avec la démocratie», l’homme de l’année, pour le Times de Londres, c’est «le vendeur ambulant tunisien Mohamed Bouazizi qui s’est immolé par le feu en signe de protestation et qui a ainsi déclenché le Printemps arabe».

Le politologue Olivier Duhamel, lui, n’y va pas par quatre chemins dans Valeurs actuelles, où il juge que «2011 a été l’année des opportunités manquées et des échecs économiques», avec «la défiance à l’égard de la zone euro» et «l’entrée en récession». «L’histoire a mal tourné, dit-il, nos apprentis sorciers ont, malgré eux, ajouté de la défiance à la défiance. […] La France demande de la solidarité et promet la discipline dans l’avenir. L’Allemagne, l’inverse. Pour éviter le blocage, on bricole compromis sur compromis.» Même optique dans le journal économique roumain Capital: «La crise de la dette européenne a entraîné une remise en question primordiale de l’élite politique.»

Malgré cette sombre année 2011, le quotidien danois Berlingske entrevoit, lui, «des perspectives plutôt engageantes pour les douze prochains mois»: «C’est justement lorsqu’on croyait avoir surmonté le pire que le sol s’est dérobé sous certains pans de l’économie mondiale, que le chômage a augmenté et que l’édifice de la zone euro dans son ensemble a été remis en question. […] La situation aux Etats-Unis n’a pas été plus rose. […] A cela se sont ajoutés le massacre totalement insensé en Norvège, la catastrophe naturelle au Japon et des dizaines d’affaires et de scandales politiques fatigants et déprimants. […] Si l’on y regarde de plus près, il ne faut pas perdre espoir. L’économie américaine commence à se ressaisir. […] En Europe, malgré la crise profonde, se dessine une volonté politique de résoudre les problèmes de la dette et de s’engager mutuellement pour une politique économique plus responsable.»

A l’heure des soldes dans un registre plus léger, voici un autre bilan, particulièrement inattendu, que relaie le site de TF1, celui des films les plus – berk – «downloadés» cette année: «Le téléchargement illégal ne cesse d’œuvrer contre l’industrie cinématographique. En effet, selon The Hollywood Reporter, l’année 2011 n’aura pas été une exception dans l’histoire du piratage. En tête, nous retrouvons donc Fast and Furious 5. Bien qu’ayant connu un immense succès à travers le monde (602 millions de dollars), le film a été téléchargé 9,3 millions de fois. S’en suivent Very Bad Trip 2 (8,8 millions), Thor (8,3 millions), Source Code (7,9 millions), Numéro Quatre (7,7 millions), Sucker Punch (7,2), 127 Heures (6,9 millions), Rango (6,5 millions), Le Discours d’un roi (6,3 millions), et Harry Potter et les Reliques de la mort – Partie 2 (6 millions). Mis bout à bout, l’ensemble de ces chiffres donne vraiment le vertige.» Et indique clairement le genre qui paie. Et que l’on vole.

Rigolo aussi, les 20 plus belles affiches cinéma de l’année, mises en exergue par Excessif. Ou, plutôt qu’«une compilation des meilleures «geekeries» de l’année», une intéressante analyse de la relation des internautes aux logiciels libres sur Toolinux. Ou encore, «les buzz les plus buzzifiants de l’année du buzz», Depardieu urinant dans un avion, et cætera, à picorer sur Madmoizelle.com.

Toujours très courue aussi, la liste des trépassés de l’année, que dresse Branchez-vous.com: «Y a-t-il une personne dont la mort vous a le plus touché? […] Amy Winehouse, la chanteuse intense? Steve Jobs, le visionnaire de l’informatique? Danielle Mitterrand, la grande femme derrière le grand politicien? Le dictateur acharné Mouammar Khadafi? L’actrice très hollywoodienne Elizabeth Taylor? Oussama ben Laden, le terroriste en robe de chambre le plus recherché de la planète? […] L’humoriste et comédien Robert Lamoureux? […] L’auteure Agota Kristof? L’inspecteur Columbo, alias Peter Falk? Elena Bonner, la célèbre dissidente russe? Le chanteur Claude Léveillée? […] Jorge Semprun? […] Ricet Barrier, le chanteur, fantaisiste qui a prêté sa voix à Saturnin le canard? […] Annie Girardot, la comédienne? La chanteuse aux pieds nus Cesaria Evora? Le politicien dramaturge Vlaclav Havel? Le dictateur surréaliste Kim Jong-il?»

Ou enfin, comme «c’est toujours l’heure des bilans», c’est aussi «une heure où l’on se rend compte qu’on est plus ou moins amnésique sériel, estime Slate.fr. Une heure où on réalise le nombre de bouses qu’on a pu voir dans l’année. Une heure où on se rend compte qu’un an, c’est long, devant sa télé. Une heure où il ne se passe pas grand-chose sorti des bilans. Une heure forcément subjective, puisqu’une heure de décontraction pendant les Fêtes. Bref, à l’heure des bilans, on cherche des bilans.» Et ce sera tout pour aujourd’hui. Et ce sera tout pour cette année. On se retrouve au petit matin du 9 janvier 2012.