Les gardiens ont repris le travail ce jeudi 5 novembre à midi. A la prison de Louvain Centrale, le personnel était en grève depuis vendredi 30 octobre, après qu’une prise d’otage a provoqué la mort d’un détenu et plusieurs blessures graves parmi les gardiens. Même si l’événement, relaté en détail par RTL Info, n’est pas directement lié à la question de la surpopulation carcérale, il n’a fait que remettre en lumière les problèmes prisons belges – problèmes que connaissent de nombreux pays.

La RTBF parle ainsi de «malaise dans les prisons», précisant: «Ittre a connu trois évasions avec prise d’otages ces derniers mois et les agents estiment que depuis, rien n’a été fait pour améliorer leur situation. Et si vendredi comme partout ailleurs dans le pays, ils étaient en grève par solidarité, aujourd’hui, leur mouvement prend une autre tournure avec une revendication claire et précise, la mise en place d’équipes d’intervention, des équipes composées d’agents pénitentiaires spécialement formés pour agir en cas de situation délicate dans les prisons. Cette revendication est propre à Ittre, le mouvement de grève n’est pas suivi dans les autres prisons du pays, mais le climat n’est pas au beau fixe pour autant. A Lantin, le personnel de la maison d’arrêt se plaint du manque d’effectifs et exerce une grève du zèle depuis une semaine.»

Manque d’effectifs, car les prison belges sont donc surpeuplées, affirmait en février la RTBF, qui, sur la base d’une étude, indiquait: «10’002 détenus pour 8’422 places, les prisons belges sont surpeuplées», le taux d’occupation affiché est de de 118,8%, «supérieur à celui des pays voisins: France (118,1%), Royaume-Uni (112,3%), Luxembourg (106,9%), Allemagne (91,8%) et Pays-Bas (76,7%).»

Le taux annoncé par les Pays-Bas surprendra. C’est ce qui explique que, sur fond de crise, les autorités fédérales belges ont pris une mesure inédite: la location de cellules chez le pays voisin. La démarche a été formalisée samedi 31 octobre, raconte RTL Info: «Le ministre de la Justice Stefaan De Clerck et la secrétaire d’Etat néerlandaise à la Justice Nebahat Albayrak signent samedi à Tilburg le traité de coopération en vue d’y accueillir des détenus belges. [...] De nouvelles prisons vont être construites en Belgique, mais en attendant le ministre de la Justice a décidé de placer à Tilburg, aux Pays-Bas, un certain nombre de détenus. Le projet du ministre a été approuvé vendredi au Conseil des ministres. [...] Il consiste à louer 500 cellules à la prison néerlandaise de Tilburg, en attendant la construction de nouvelles prisons en Belgique.»

Cette initiative constitue «une première en Europe», estime Euronews, qui précise: «La Belgique [...] ne pourra envoyer à Tilburg des criminels dangereux. Les Pays-Bas qui ont connu une importante surpopulation carcérale dans les années 90, possèdent environ 2000 cellules pénitentiaires vides sur leur territoire. Ce surplus s’explique par une baisse de la criminalité, selon le ministère néerlandais de la Justice.»

A tel point que certains Belges parlent d’un «modèle hollandais». Il fallait s’y attendre, cette location inédite de cellules suscite un vif débat dans le pays demandeur.

Le «modèle hollandais» représenterait ainsi une chimère, selon le criminologue Philippe Mary, de l’Université libre de Bruxelles, qui, au Soir, dévoile son analyse: «Au début des années 2000, les autorités néerlandaises ont résolu d’augmenter la capacité carcérale: des prisons ont été construites, certes, mais l’essentiel de l’augmentation du nombre de places a été obtenu à moindres frais, en aménageant les cellules individuelles de telle sorte qu’elles puissent accueillir deux détenus. En fait, les Pays-Bas ont d’abord augmenté leur capacité carcérale en abandonnant leur politique d’incarcération individuelle. Ils ont de surcroît évalué leurs besoins en tablant sur une hausse de la criminalité qui n’est pas advenue. Il faut enfin noter que le profil de la population carcérale néerlandaise est très différent de celui qu’on observe en Belgique : aux Pays-Bas, 70% des détenus purgent une peine inférieure à 3 ans alors qu’ils sont à peine 17% dans ce cas en Belgique. Chez nous, l’origine de la surpopulation est justement l’allongement des peines.»

Interrogée par la RTBF, le même spécialiste s’est montré plus catégorique, en parlant d’une «fuite en avant».

Dans son édito, Le Soir débute par l’ironie: «Commençons par remercier sincèrement nos amis hollandais: après [le sélectionneur fédéral] Dick Advocaat, appelé au chevet de notre football, voici Nebahat Albayrak qui vole au secours de notre pays»... Evoquant une «faute collective», le quotidien juge que «la location de la prison de Tilburg est la conséquence affligeante de l’incurie affichée par notre pays en matière de politique pénitentiaire. Rien de moins.» Il conclut: «Une politique pénitentiaire digne de ce nom doit se fixer deux objectifs. Tout d’abord établir les mesures nécessaires pour garantir la sécurité de la population, jusqu’à l’isolement à long terme si nécessaire. Globalement, ce but est atteint. Mais ensuite, il s’agit d’offrir aux personnes sanctionnées des conditions de vie dignes et des chances de reclassement. Sur ce point, la Belgique est loin du compte. Et 500 cellules louées à la va-vite aux Pays-Bas ne régleront rien.»

Le salut belge passera peut-être par l’armée. En attendant les nouvelles prisons, les ministres de la Défense et de la Justice ont évoqué mi-octobre l’idée de recycler des casernes, racontait Le Soir. Les syndicat des personnels approuveraient, celui des militaires jugeant même que cette initiative «pourrait générer de nouveaux revenus pour la Défense». Mais il faudra l’aval des autorités régionales et locales. Cité par le journal, le ministre-président wallon, Rudy Demotte, «ne ferme pas la porte mais n’est pas convaincu de l’intérêt de cette piste. «Il faudra démontrer ses avantages, en termes de coût et de localisation».»

Chaque vendredi, une actualité de la francophonie dans «La Toile francophone», sur www.letemps.ch