Le décompte est fait de manière presque machinale: «Mille deux cents paniers d’aliments délivrés à des familles, contenant chacun 75 kilos de riz, huile, farine, dattes et sucre.» Mais aussi 732 enfants soignés à l’hôpital de Gao, 38 opérations chirurgicales et une réhabilitation des centres de santé de la région. «Des dizaines de milliers de personnes ont besoin d’aide dans le nord du Mali», poursuit Rajaa Saleh, responsable du Croissant-Rouge du Qatar. Puis, pour couper court aux spéculations: «Nous avons signé un accord de coopération avec le gouvernement du Mali le 2 août 2012. C’est dans ce cadre que nous cherchons à améliorer les conditions de vie de la population malienne affectée par la violence et la sécheresse dans le Nord.»

Aide humanitaire ou tentative d’influence politique?

L’irruption du Qatar dans le nord du Mali a soulevé une vive polémique en France. Au minimum, cette présence, qui est antérieure à l’intervention armée française, a nécessité un contact étroit avec les islamistes du Mujao (Mouvement pour l’unicité et le Djihad en Afrique de l’Ouest, lié à Al-Qaida), qui détient des otages français et qui a fait régner la terreur à Gao. Fondées, semble-t-il, sur des rapports des services de renseignement, les nouvelles ont couru d’une participation plus active de Doha, que l’on soupçonne d’avoir dépêché des instructeurs pour entraîner les combattants islamistes.

Dans une rare allocution visant à justifier sa politique, le premier ministre qatari Hamad ben Jassem al-Thani a dénoncé ces «fausses allégations», en assurant que la mission de son pays dans la région n’a été «qu’humanitaire». En France, Laurent Fabius a lui aussi affirmé qu’il n’y avait «aucune confirmation» d’une aide militaire qatarie.

Fondée ou non, cette polémique montre la suspicion croissante qui règne autour de ce pays, sur lequel s’appuie notamment l’Occident pour armer la rébellion en Syrie, mais qui est accusé de financer ceux-là mêmes qui sont combattus en Afrique. Signe supplémentaire, parmi beaucoup d’autres, de cette ambiguïté: le Royal United Services Institute (RUSI), un centre d’études britanniques très respecté, s’immisçait dans cette controverse en affirmant certes que le Qatar était «une boîte pleine de contradictions» mais en jugeant «très peu vraisemblable» un soutien de l’émirat à Al-Qaida, ne serait-ce que pour des raisons liées à sa «réputation globale». Précision piquante: c’est au Qatar que le RUSI a décidé d’établir son centre régional pour cette partie du monde. Comme des dizaines d’autres instituts et d’universités occidentales, il bénéficie sur place des conditions de rêve offertes par la Qatar Foundation que gère… Cheikha Mozah bint Nasser al-Missned, la deuxième femme de l’émir.

Des dollars pour l’Algérie?

De fait, même s’il en émettait le souhait, le Qatar aurait beaucoup à faire pour amadouer le Mujao, qui, comme une bonne partie du mouvement islamiste planétaire, est aujourd’hui en voie accélérée de «privatisation» (ses finances lui permettent cette autonomie grâce notamment au commerce des otages) et se méfie de son instrumentalisation éventuelle par des Etats. «Où était l’émir du Qatar alors que cette polémique battait son plein?» interroge de manière rhétorique un bon connaisseur de cette «boîte à contradictions»: il se trouvait en Algérie, signant des contrats de collaboration avec ce pays pour un montant de 5 milliards de dollars. L’Algérie était sans doute le pays le plus difficile à convaincre par la France à l’heure d’intervenir au Mali. Et cette question restera sans réponse: les dollars du Qatar ont-ils aidé à arracher son adhésion?