Assis dans un fauteuil aux imprimés fleuris, c'est un homme confiant qui reçoit ses invités dans une villa du quartier résidentiel de Jaderiya à Bagdad. Chérif Ali Bin Hussein, 48 ans, héritier du trône d'Irak et candidat aux élections parlementaires du 30 janvier, n'est pas du genre à douter. «Si le scrutin se passe sans fraude, notre succès est assuré car le programme de notre parti – le Mouvement pour la monarchie constitutionnelle – se présente comme une solution aux problèmes de la population irakienne», affirme-t-il.

La plupart des Irakiens sondés à travers les rues de la capitale disent pourtant leur méconnaissance de cet homme «invisible». Et sa liste, qui rassemble 40 candidats, risque bien d'avoir du mal à faire le poids face à celle des chiites, qui militent depuis des mois à travers les mosquées, ou encore face à celle des grosses pointures, comme le président, Ghazi al-Yaouar, ou le premier ministre, Iyad Allaoui, dont les moyens de campagne sont largement plus conséquents.

Jardin et statuette

Il faut dire que ce dandy aux mocassins parfaitement cirés, rentré en Irak il y a un an et demi, vit dans un monde à part, qui rappelle plus celui des contes de fées que la réalité chaotique de l'après-Saddam. Chez lui, l'accueil est atypique. Après avoir récupéré un badge auprès d'une fausse blonde qui fait office de secrétaire, le visiteur est invité à traverser un superbe jardin décoré d'une statuette blanche aux allures de naïade. Devant la villa, un mouton gris se pavane avec élégance. Dans la salle de réception, gardée par des colosses en costume-cravate, le café à la cardamome est servi dans de minuscules tasses en porcelaine. Ponctuel, beau parleur, Chérif Ali s'assied toujours à la même place: sous la photo de son cousin, le roi Fayçal II, dernier roi d'Irak dont l'assassinat, en 1958, mit fin à trente-six ans de monarchie. A l'époque, le petit prince, n'avait que 2 ans. Ce fut le début d'un long exil, d'abord au Liban, puis en Grande-Bretagne, où il devint banquier après des études d'économie. Sur le mur adjacent, il y a la photo des deux précédents rois, Fayçal I (1922-1933) et Ghazi (1933-1939), descendants du chérif Hussein de la Mecque, à l'origine de la révolte arabe de 1916 contre l'Empire ottoman.

Malgré cette nostalgie d'un passé révolu, les idées que défend le prétendant au trône d'Irak sont pourtant bien celles de son temps. Ancien supporter de l'invasion américaine pour renverser Saddam, il condamne aujourd'hui fermement la politique des Etats-Unis en Irak. «Bien avant la guerre, j'ai suggéré aux Américains d'organiser des élections au plus vite dès que le régime tomberait. Ils se sont malheureusement fiés à leurs propres copains en exil et ont complètement échoué dans la reconstruction. Dès le départ, l'erreur a été de créer un Conseil de gouvernement transitoire sous la coupe de Paul Bremer, le proconsul américain», râle-t-il.

Aujourd'hui, Chérif Ali n'hésite pas à se présenter comme un candidat de l'opposition à l'actuel gouvernement provisoire irakien jugé «trop proche des Américains, trop opportuniste». Il reconnaît sans détour son penchant pour les exclus «qui ont rejoint la résistance armée pour pouvoir faire entendre leur voix». Et de regretter que l'offre française d'inviter les membres de cette résistance à la table des discussions de Charm el-Cheikh, en novembre dernier, n'ait pas été acceptée. «Je suis choqué par toutes ces attaques mortelles dans lesquelles périssent des innocents mais, pour moi, elles ne sont qu'une réaction naturelle à l'occupation militaire américaine», dit-il. «Le seul moyen d'arrêter les opérations des membres de la guérilla, c'est d'engager des négociations, et de les impliquer dans le processus politique. Et ce sera une de mes priorités si je suis élu!» Pour lui, la solution ne se trouve pas dans le «nettoyage» des villes rebelles, comme Falloujah. «C'est un jeu dangereux. Chaque offensive américano-irakienne ne fait qu'augmenter le nombre d'insurgés. D'après mes statistiques, pour chaque combattant moudjahid tué, dix-sept civils trouvent la mort. Leurs frères, leurs pères se retournent alors contre la Coalition», martèle-t-il.

Discours d'exilé

Dans ce contexte, «le retour de la monarchie peut être le remède idéal aux maux de l'Irak». Et pour plusieurs raisons: «D'abord, c'est le seul régime que les Irakiens ont connu, hormis la dictature de Saddam. Ensuite, il faut rappeler que, des années 30 aux années 50, la monarchie a assuré à l'Irak l'indépendance et un niveau élevé de démocratie au moment où les trois quarts du monde étaient en prise à la dictature, au fascisme et à la pression coloniale. Et puis, je suis convaincu que seule une monarchie constitutionnelle pourra assurer la diversité des partis politiques et éviter que l'un d'entre eux ne cherche à dominer les autres.»

Ses détracteurs lui reprochent d'avoir un discours d'exilé. Les mauvaises langues disent même qu'il parle arabe avec un léger accent anglais. Les bruits courent également qu'il ne serait pas le descendant le plus proche de la dynastie des Hachémites. Mais, face aux critiques, l'homme se défend en affirmant «avoir toujours vécu au contact des Irakiens».

Maintenant que le compte à rebours électoral est lancé, il mise sur une campagne à l'occidentale: posters, tracts et meetings politiques. Avec pour slogan: «Sécurité et stabilité, justice et prospérité». Ses sorties, qui restent néanmoins limitées, il les organise entouré de ses fidèles gardes du corps, mais sans voiture blindée. «Je n'ai pas peur d'être une cible de la résistance, dont je partage les idées», dit-il. «C'est plutôt les soldats américains que je crains. Ils tirent aveuglement sur tout ce qui bouge.»