ÉTATS-UNIS

Chez les «gars concrets» de l’Ohio

La métallurgie incarne l’âme de l’Amérique. Tous les quatre ans, les candidats à la présidence s’en souviennent. Puis ils l’oublient. Voyage en musique dans la ville de Youngstown en colère

Que vient-on chercher dans cette ville de Youngstown, que ses habitants désertent, dont des quartiers entiers tombent en ruine, où le nombre de meurtres et de morts par overdose reste, aujourd’hui encore, parmi les plus hauts des petites villes américaines? Tous les quatre ans, les candidats à la présidence des Etats-Unis font ressortir des cimetières les fantômes des métallurgistes. Donald Trump, mais aussi Hillary Clinton n’ont pas manqué à la règle. Tous deux ont multiplié les haltes dans la «Rust Belt», cette ceinture rouillée de l’Amérique qui traverse l’Ohio, pour promettre de faire revivre l’industrie du métal. «Les métallurgistes sont avec moi, les mineurs sont avec moi, les électriciens, les plombiers, les plâtriers, tous les gars concrets sont avec moi», leur avait crié Donald Trump pas loin d’ici.

Les métallos n’ont pas seulement fait vivre Youngstown. Sans eux, pas de voitures, pas de «buildings» de trente étages, pas d’armement lourd. Cette industrie incarne encore l’âme de l’Amérique, mais aussi la certitude de sa solidité. Tous les quatre ans, on caresse les métallurgistes d’antan d’une pensée nostalgique et électoraliste. On fait chauffer les moteurs, puis on les oublie.

Pour partir à la recherche des «gars concrets» de Youngstown, il faut mettre un casque sur les oreilles. Pas un casque du chantier, mais celui qui permettra d’écouter la bande-son. «Youngstown», la chanson de Bruce Springsteen de 1995. Un hymne vieux de vingt ans, qui résonne toujours entre les ruines.


«Tu sais, mon père a travaillé aux fourneaux
ça le gardait plus chaud que l’enfer,
Je suis rentré du Vietnam et je me suis sacrifié
Pour un travail qu’on croirait fait pour le diable»

Le père de Mark Hancock lui aussi, travaillait dans les hauts fourneaux. Le fils, 57 ans, est aujourd’hui à la retraite anticipée après avoir passé trente ans sur les chantiers. Bon gré mal gré, voici le retraité transformé en une sorte d’entrepreneur immobilier. Un Donald Trump à petite échelle, si l’on veut. «Cette maison-là, je l’ai achetée l’année dernière», dit-il en montrant la petite bicoque toute ripolinée. L’autre, que vous voyez derrière, c’était l’année précédente. Et je suis en discussion pour acheter aussi celle d’en face. Elle est vide depuis trois ans.» Coût de ces transactions? Cinq mille dollars la maison, payé cash. Une aubaine. «Rien que le porche remis à neuf et les tuyauteries en cuivre, ça vaut déjà ce prix-là», estime l’homme.

Ces maisons, pourtant, Mark Hancock ne les revendra jamais. Personne n’en voudrait, même à la moitié de ce prix. Le retraité se contente de garder les apparences, de vérifier l’état des fenêtres, de nettoyer les vitres et, surtout, de tondre soigneusement la pelouse de ses nouvelles propriétés. Tout signe d’abandon peut lancer la spirale infernale. L’arrivée de vandales et de squatters; les maisons pillées, la drogue et la violence. Sur certaines maisons, des impacts de balles sont déjà visibles malgré ses efforts. Il résume: «Je dois rester constamment aux aguets.»

A l’hôtel de ville, dans un «downtown» qui se veut désormais «revitalisé» mais qui reste désert, le maire John McNally est conscient de ce qu’il doit à des gens comme Hancock. Sans eux, pas moyen de faire tourner la machine. McNally est une sorte de célébrité: il est là pour faire vivre une ville totalement surdimensionnée. Conçue pour abriter un quart de million de personnes, Youngstown s’étend sur des dizaines de kilomètres carrés. Or ses habitants ne dépassent guère les 50 000 aujourd’hui. «D’entrée, nous devrions raser plusieurs milliers de maisons qui sont abandonnées», sourit le magistrat. Mais ce n’est pas tout. Les écoles? Trop vastes, elles paraissent toutes vides. Les parcs et les terrains de baseball? Devenus inutiles. Les routes, les feux de circulation, tout comme les centaines de kilomètres de canalisations capables d’irriguer une petite métropole? C’est un gouffre sans fond. Impossible de tout maintenir en l’état. Certains quartiers sont «rendus à la nature» selon un plan directeur établi en 2010 mais dont l’application reste chère et laborieuse. Les services de la mairie, eux aussi, sont victimes de la spirale infernale: «Une route déglinguée, cela veut dire des chasse-neige qui restent bloqués, la police et les pompiers qui ne passent plus, un quartier entier qui menace de se désintégrer.»

Youngstown n’en finit plus de payer le prix de la désindustrialisation. Ici, le long de la vallée de la Mahoning River, s’étiraient sur des kilomètres les installations métallurgiques, emplissant le ciel de fumée poisseuse et donnant du travail à des dizaines de milliers de personnes. Plus rien de tout cela n’existe désormais, tant on a mis de rage à démolir jusqu’à la dernière brique de ce qui faisait autrefois la fierté du pays.

«Taconite, charbon et calcaire
C’était le prix à payer pour mon salaire et pour nourrir mes enfants
Tandis que les nappes de fumée montaient comme les bras de Dieu
Dans un magnifique ciel de suie et d’argile»

A la mairie, McNally, qui est démocrate, a instauré une nouvelle pratique: une fois par semaine, il ouvre la porte, place un minuteur sur son bureau et laisse parler son interlocuteur quel qu’il soit. Pendant cinq minutes, il peut dire ce qu’il veut. Ensuite, c’est au suivant. Le maire le sait bien: Donald Trump va faire un très bon score dans la vallée. Le républicain sait tirer parti comme nul autre de cette grogne sourde qui, aujourd’hui, a remplacé la suie. Et il sait aussi que cette colère ne demande qu’à se déplacer vers les pouvoirs locaux. «Etre accessible aux gens, c’est cela qui neutralisera le poison.»


Dans le quartier du Lower Gibson, le bar Pappa’s est le lieu de rencontre des motards du coin. Ici, l’initiative du maire fait doucement rigoler. Quand il n’est pas sur sa Harley, Charles suspend son blouson de cuir et conduit des trains de marchandises. Son premier fils est plombier, son beau-fils électricien. Le dernier est toujours dans le métal, tout comme lui. Même si maintenant, père et fils s’occupent du recyclage de l’acier plutôt que de la production. Ils démolissent, ils broient, ils transportent les voitures dépecées. Quand ils arrivent au travail, la première chose qu’ils voient, c’est le décompte de jours passés sans accident grave. Le compteur en est à vingt-deux. «Ce que je dirais au maire en 5 minutes? Qu’ici, tout le monde nous a abandonnés. Que tôt ou tard, avec cet acier bon marché produit en Chine ou je ne sais où, les immeubles vont finir par s’écrouler. Qu’on ne peut pas payer les gens dix dollars l’heure et attendre qu’ils restent sagement à obéir.» Charles n’est pas plus bête qu’un autre. Il sait que Donald Trump exagère, qu’il est un peu borné quand il a une idée en tête. Mais il votera pour lui, c’est entendu. «Trump à la présidence, ça nous changera de ce p… de Noir.»

«Toute cette affaire peut paraître anachronique. Mais il faut bien se rendre compte que la métallurgie, et toute la mythologie qui l’entoure, est inscrite ici depuis un siècle. Cela ne disparaîtra pas avant plusieurs générations.» Leo Jennings est un consultant politique réputé dans cette partie de l’Ohio. Le cœur à gauche, il ne mâche pas ses mots contre les démocrates, coupables à ses yeux de ne pas s’intéresser réellement à cette région désolée. Pêle-mêle: s’employer à sauver les banques de Wall Street plutôt que de lancer ici un programme massif d’investissements; laisser s’écrouler les écoles, aussi ravagées par le manque de fonds que par la discrimination entre les quartiers. «Les démocrates de Washington viennent ici et disent aux gens: votre époque est révolue. Il faut vous adapter et retourner à l’école. Mais les gens sont fiers de ce qu’ils faisaient. C’est la vie de toujours qu’ils veulent poursuivre. Tous les quatre ans, on les laisse exprimer leur rage. Mais ensuite, rien ne se passe.» Selon cet analyste, pourtant, jamais l’abîme n’a été si profond entre les élites et les «grassroots», la population. «Quoi qu’il arrive, Donald Trump fera 40% de voix ici. Et après? Quelle leçon en tireront les démocrates?»

«L’histoire est toujours la même
Sept cents tonnes de métal par jour
Maintenant Monsieur vous me dites que le monde a changé
Mais c’est après vous avoir rendu riche
Assez riche pour oublier mon nom»

 

A 21 ans, Dejuan Duval n’a jamais mis les pieds hors de la ville de Youngstown. Ce jeune noir a été engagé comme manœuvre pour aider à démolir l’une des anciennes maisons du centre-ville, trop chères à maintenir, trop dangereuses à laisser s’effriter. Il dépèce, lui aussi. Il rêve de fuir loin d’ici, en famille. En attendant, il a mis de côté deux ou trois briques du bâtiment. «Ce sont des pierres historiques, ça doit valoir cher», se convainc-t-il. Aussi cher, au moins, que sa propre maison. 

«Quand je mourrai, je ne veux pas ma part de Paradis
Car je n’y remplirai pas ma tâche convenablement
Je prie pour que le Diable vienne et m’emporte
Dans les ardents fourneaux de l’Enfer»

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