France

Chez les «gilets jaunes», l’heure des extrémistes

Entre théories du complot et infiltration du mouvement par des extrémistes patentés, les «gilets jaunes» commencent 2019 en position d’accusés

La violence n’aura pas tardé à réapparaître en France, en marge des manifestations des «gilets jaunes». Alors qu’Emmanuel Macron avait parié, dans son allocution du 31 décembre, sur une sortie politique de la crise via l’ouverture du «grand débat national» sur les institutions à la mi-janvier, la perspective d’un affrontement sans merci entre le pouvoir et les manifestants a repris le dessus samedi, en particulier à Paris.

Symbole de cette confrontation: le coup de bélier donné avec un engin de chantier contre la porte d’un ministère situé rue de Grenelle – celle de l’ambassade de Suisse – par un commando non encore identifié (entraînant l’évacuation du porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux); et le pugilat entre un groupe de protestataires et des policiers antiémeutes sur une passerelle reliant le Musée d’Orsay aux Invalides.

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«Justice sera faite»

Deux scènes filmées et largement diffusées sur les réseaux sociaux, qui ont aussitôt relancé, d’un côté, les théories du complot sur la présence d’agitateurs chargés de semer le chaos pour décrédibiliser le mouvement et, de l’autre, les alertes contre une attaque délibérée contre la République: «Une fois encore, une extrême violence est venue attaquer la République – ses gardiens, ses représentants, ses symboles. Ceux qui commettent ces actes oublient le cœur de notre pacte civique. Justice sera faite», a lancé samedi soir sur Twitter le chef de l’Etat français.

En ces premiers jours de l’année, l’épreuve la plus redoutable s’annonce pour le Ministère français de l’intérieur, dont les forces de police sont apparues une fois de plus débordées, ou incapables de verrouiller complètement les secteurs sensibles de la capitale. Depuis la mi-décembre, plusieurs experts mettent en garde contre le risque d’un déchaînement de colère engendré par l’action répressive mise en place et les nombreuses interpellations.

Or l’arrestation et le placement en garde à vue mercredi dernier d’un des leaders autoproclamés du mouvement, Eric Drouet – convoqué devant le tribunal correctionnel le 15 février –, a effectivement mis le feu aux poudres. Chauffeur routier connu pour avoir eu à plusieurs reprises maille à partir avec la police depuis la mi-novembre, l’intéressé avait prédit «une action destinée à choquer l’opinion publique». «J’ai besoin de monde qui n’a pas peur d’une garde à vue», avait-il annoncé dès sa libération sur Facebook. Ce qui n’a pas empêché le leader de La France insoumise (gauche radicale) Jean-Luc Mélenchon de prendre sa défense, parlant à son égard «d’abus de pouvoir» et de «police politique».

«Dynamique de radicalisation»

Une interprétation de ce durcissement du mouvement des «gilets jaunes», dont les manifestations ont réuni samedi environ 50 000 personnes selon les autorités – soit cinq fois moins qu’au début décembre –, est l’exaspération contre les méthodes policières de plus en plus dures. Trente-cinq personnes ont été interpellées samedi à Paris. «L’incrimination qui permet d’interpeller sur un motif très large tout petit groupe proche du lieu de la manifestation présente un coût très élevé. Il est très consommateur de forces et multiplie les occasions de face-à-face […]. L’action répressive est d’une ampleur considérable», avait prévenu le 21 décembre, dans un entretien au Monde, le sociologue Fabien Jobard, avant qu’un groupe de policiers ne se retrouve pris en embuscade sur les Champs-Elysées le lendemain, obligeant l’un d’entre eux à dégainer son arme.

Le sociologue avait alors mis en garde contre «une dynamique de radicalisation qui entraîne les deux camps dans une escalade très dangereuse». Laquelle semble désormais être à l’œuvre, piégeant la tenue du «grand débat national» de la mi-janvier à la fin mars, avec en question vedette l’introduction possible d’un référendum d’initiative citoyenne inspiré de l’expérience helvétique.

Meneurs violents

D’autres théories circulent pour expliquer cette brusque reprise de la violence, comme le noyautage du mouvement, au moins en région parisienne, par des meneurs habitués à faire le coup de poing. L’homme filmé en train d’agresser des policiers sur la passerelle au-dessus de la Seine est un ancien boxeur professionnel. Il aurait été interpellé dans la foulée, mais l’information n’a pas été confirmée.

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Les comptes Twitter et Facebook des «gilets jaunes» foisonnent, eux, d’accusations sur des actes de provocation qui font le jeu du pouvoir. Ils s’étonnent notamment de l’attaque contre les locaux du ministère chargé des relations avec le parlement, rue de Grenelle, dans un quartier ultra-sécurisé. Vue dimanche près d’un million de fois, la vidéo de l’homme qui fait reculer les CRS à coups de poing, Christophe D., a suscité de très nombreux commentaires de soutien.

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