Le paysage bascule en quelques kilomètres. Après les derniers contreforts de l’Oural, il s’aplatit jusqu’à perdre tout relief, jusqu’à n’être plus qu’une plaine infinie sous un ciel immense. Au-dessus de nos têtes, la course des nuages s’est brusquement accélérée. Et au sol, les lignes électriques omniprésentes sur les 2000 premiers kilomètres de notre périple, même là où aucun village n’était plus en vue, se sont à leur tour effacées. Tout a désormais changé: nous sommes entrés en Sibérie.

L’oblast d’Ekaterinbourg laisse bientôt place à celui de Tioumen. Et comme la Sibérie elle-même, cette entité administrative est gigantesque. Elle est d’ailleurs la seule de toute la Russie à barrer le pays du nord au sud, de l’océan glacial Arctique au Kazakhstan. Sa superficie? Près de 1,5 million de kilomètres carrés, ce qui représente plus de deux fois la France, trois fois l’Espagne ou 35 fois la Suisse.

Qui connaît en Europe de l’Ouest l’oblast de Tioumen? Et pourtant: en plus de sa taille gigantesque, la région recèle les plus grandes réserves de pétrole et de gaz de la Russie. Une richesse qui attire les courageux à plus de 60 degrés de latitude nord, dans des villes glacées comme Sourgout, Nij­nevartovsk et Nefteïougansk.

Notre car s’est arrêté dans la capitale de l’oblast. Pour continuer vers Omsk 650 kilomètres plus à l’est, nous n’avons plus qu’un bus se rendant à Ichim, à mi-chemin. Ichim? Nous n’en avons jamais entendu parler. Mais qu’importe! L’essentiel est d’avancer, même si notre destination n’attire pas les foules. Nous ne sommes que huit dans le véhicule: un couple accompagné d’une fillette, deux personnes seules et nous.

Nous arrivons vers 22 heures. Un coup d’œil sur les horaires de bus nous indique qu’il n’y a pas plus de liaison avec Omsk depuis ici que depuis Tioumen. Il est de toute façon trop tard pour reprendre la route. Il ne nous reste plus qu’à chercher un hôtel.

Le couple, alors, s’approche. «Vous aurez de la peine à trouver une chambre, assure-t-il, venez donc chez nous!» La présence de la fillette est rassurante. Après les protestations d’usage, nous acquiesçons. «Moi, c’est Sacha», se présente l’homme la main tendue.

Cognac et morceau de gras

Les deux véhicules qui nous embarquent quittent la ville et gagnent un village des environs, où il s’arrête devant une isba. Sacha nous fait entrer dans le hall, puis traverser une cuisine, une salle à manger et un salon pour nous conduire jusqu’à sa chambre à coucher où il a décidé de nous installer. Sa femme, sa fille, sa belle-sœur et lui-même se partageront des matelas par terre dans la pièce attenante.

Olia, la maîtresse de maison, s’affaire à la cuisine. Il ne lui faut pas plus de quelques minutes pour disposer sur la table des pommes de terre, une salade de tomate et de concombre, des cornichons, du poisson et un morceau de gras. Quant à Sacha, il sort une bouteille de cognac et remplit sans attendre nos verres. «Au bonheur d’être ensemble!» lance-t-il en guise de premier toast.

Nous apprenons que le couple est ici en vacances mais qu’il habite le reste de l’année à Sourgout, dans le nord, où la paie est bonne. Les deux époux sont enseignants, mais Olia vient de prendre sa retraite cinq ans avant l’âge habituel, profitant d’un autre avantage accordé à ceux qui acceptent de s’installer sous les grands froids des hautes latitudes.

Le lendemain matin, Sacha ne veut pas nous laisser repartir sans nous avoir présenté son domaine. Il commence par le potager, magnifiquement entretenu, où tous les légumes et fruits de Russie semblent s’être donné rendez-vous: tomates, courgettes, aubergines, pois mange-tout, concombres, cornichons, fraises, framboises, groseilles, etc. Puis il passe à un grand champ situé de l’autre côté de la maison et dédié uniquement aux pommes de terre. Dans la cour, une trappe mène à un garde-manger souterrain, où les aliments peuvent être conservés pendant toute l’année.

Impressionnant. Et pourtant, la jeune génération n’égale pas la précédente. Sacha termine la visite en nous menant à une étable vide, où vivait autrefois une vache, et à une remise, où traînent d’anciens filets de pêcheur. De quoi vivre en parfaite autarcie!