«Chicago, plutôt côte est ou côte ouest?» La question paraît naïve. Elle est en réalité vécue comme une provocation. La plus grande ville de l’Illinois estime n’être animée ni par l’esprit de Boston ou Washington, ni par celui de Seattle ou San Francisco. Elle se définit comme le portail d’entrée du Midwest. Le Chicagolais a le pas moins pressé, mais n’est pas nonchalant. Dans la rue, saluer un inconnu ne lui apparaît ni comme une politesse excessive, ni comme une incongruité.

De la salle de conférence où il reçoit, dans un gratte-ciel trônant à l’angle de Clark et de Randolph Streets, Chicago s’offre à perte de vue. Le City Hall, la mairie, en contrebas, semble écrasée par la tour Willis et les édifices environnants. Richard Lindberg, 58 ans, en cravate mais sans costume, cumule les fonctions: historien, journaliste, écrivain. Il est vice-président du marketing et de la communication de la société UGL, un groupe mondial de conseil en immobilier. Sa passion toutefois, c’est l’histoire de Chicago, dont il connaît les heures glorieuses et sombres. Ici, dit-il, «il n’est pas nécessaire d’inventer des fictions. La réalité fournit déjà tout ce dont un écrivain a besoin.» C’est peut-être lié à une volonté de mieux comprendre sa propre histoire, celle de ses grands-parents et de son père qui avaient émigré de Suède pour s’installer dans Swede Town, le quartier suédois au nord de Clark Street.

En se baladant avec lui dans les rues de Chicago, on fait vite l’expérience d’une réalité augmentée. Chaque pierre, chaque rue, chaque édifice a une histoire particulière. Ici, le Transportation Building, théâtre du film Les Incorruptibles, où résidait un agent du Trésor qui traquait Al Capone. Là, au cœur de State Street, le Carson, Pirie, Scott and Company Building de l’architecte Louis Sullivan que l’historien vénère. Au fond de la rue Dearborn, dans le South Loop, Richard Lindberg pointe du doigt un bâtiment de brique rouge: «C’était dans cette gare, aujourd’hui transformée en café, que les jeunes Européennes en quête d’Amérique arrivaient, pleines de promesses. Malheureusement, elles furent enrôlées par des filières de prostitution qui avaient pignon sur rue dans le quartier et sur Plymouth Street.»

En se promenant dans les couloirs de la mairie, où il semble connaître tout le monde, il s’arrête devant une peinture intitulée Fort Dearborn and Kinzie House. «Chicago est une ville jeune. Elle est véritablement née en 1812 de la guerre de Fort Dearborn entre les Etats-Unis et les Indiens potawatomi. Puis des hommes d’affaires du nord-est sont venus acheter des terres et spéculer. La ville a grandi très rapidement. Dans Randolph Street, à partir de 1830, une zone, appelée Hairtrigger Block, était réputée pour son trafic en tous genres, ses saloons, ses salles de jeux et ses brasseries. 182 ans plus tard, c’est toujours le quartier des théâtres, des spectacles…» Entre les commerçants de la Nouvelle-Angleterre et les immigrés, il y a souvent un monde. Les premiers appellent à la prohibition, les seconds sombrent aisément dans l’alcool. Le père de Richard Lindberg, Oscar, aurait lui-même pu figurer dans un roman de Zola. Alcoolique, marié à quatre reprises, il «avait un héros, Trotski, se remémore l’historien, aujourd’hui républicain. Il avait 20 ans en 1917, vous comprenez…»

Richard Lindberg a déjà raconté sa ville dans une quinzaine d’ouvrages. Il défait des mythes. «Non, Chicago n’est pas dénommée the Windy City à cause du vent. En 1884, alors qu’elle voulait organiser la Convention républicaine, les villes concurrentes estimaient que Chicago ne faisait que brasser de l’air…» L’un de ses livres raconte les scènes des crimes les plus célèbres, dont le massacre de la Saint-Valentin qui mit aux prises le gang italien du South Side mené par Al Capone et le gang des Irlandais du North Side dirigé par Bugs Moran. Dans une autre œuvre, il évoque un personnage haut en couleur: Michael C. McDonald, dont le mausolée géant érigé dans le cimetière catholique de Mount Olivet à la 111e rue est révélateur de l’influence que l’homme a eue sur cette mégapole qui fut longtemps la deuxième plus grande ville des Etats-Unis avant que Los Angeles ne la dépasse.

Vingt-cinq ans avant la naissance d’Al Capone, Michael C. McDonald alias Big Mike faisait la pluie et le beau temps à Chicago. «C’était le roi du jeu de Clark Street. L’intérêt du personnage aujourd’hui? Il a jeté les bases d’un système de gouvernance qui perdure encore», précise Richard Lindberg. Il contrôlait la politique de la ville à partir de ce que les gens ont décrit comme «The Store», son quartier général dans l’antre déliquescent du jeu où les agriculteurs du Midwest venaient jouer au faro. C’est depuis ce moment qu’est né ce qu’on appelle ici la «machine démocrate». Un paradoxe dans la ville qui a donné son nom à un courant de pensée économique libéral. McDonald avait des pions partout, dans l’administration, la police, la justice. «Il prenait sa voiture pour aller faire voter des citoyens plusieurs fois dans différents locaux de vote», ajoute l’historien, réussissant à faire élire trois maires. Le «boss de Chicago» fut même reçu par deux présidents à la Maison-Blanche. Résultat: depuis 1931, Chicago n’a plus eu de maire républicain. La machine démocrate s’est encore renforcée quand le maire Anton Cermak poussa les Afro-Américains, qui votaient en principe pour le parti (républicain) du président abolitionniste Abraham Lincoln, à s’inscrire chez les démocrates au prix de quelques intimidations. Dans les années 1970, les républicains sont allés jusqu’à ne plus présenter de candidats tant le jeu politique était verrouillé. En 1971, le conseil municipal de Chicago était à 100% démocrate.

«Chicago ne peut pas échapper à son passé», poursuit l’historien en croquant un sandwich dans une galerie du mythique gratte-ciel de Monadnock. A ses yeux, un système de «parti unique» favorise la corruption. Il en veut pour preuve le cas Rod Blagojevich, qui a grandi dans un quartier populaire de Chicago. En tant que gouverneur de l’Illinois, il a été destitué en 2009 puis condamné à 14 ans de prison pour avoir tenté de vendre le siège de sénateur au Congrès que Barack Obama avait laissé vacant après son élection à la Maison-Blanche. «Entre 1972 et 2012, 31 conseillers municipaux ont été inculpés pour corruption, une période durant laquelle ils furent au total une centaine à occuper la fonction, rappelle le Suédo-Américain.

Richard Lindberg ne cherche pas du tout à lier Barack Obama à la corruption. Mais il est frappé par son ascension fulgurante jusqu’à la présidence des Etats-Unis. «C’est bluffant. La machine syndicale de Chicago a créé Barack Obama.» L’ex- chef d’état-major du président américain Rahm Emanuel est démocrate et actuel maire de Chicago. «Il tranche pourtant avec la machine démocrate. Il coupe dans les budgets fortement déficitaires, essaie de réduire le pouvoir des syndicats en prédisant que, s’il ne fait rien, la ville va s’effondrer», admet l’historien. Au XXIe siècle, Chicago a d’ailleurs changé et su se reconstruire après sa désindustrialisation, misant sur les services et la finance tout en conservant, en périphérie, de vastes entrepôts pour les marchandises importées d’Asie via Seattle et le rail. Avec New York, la ville de l’Illinois reste le principal nœud ferroviaire du pays.

Au sud de la ville, près de Hyde Park Boulevard, l’université est proche. Près des rives du lac Michigan, à East Park View, un complexe de vieilles townhouses identiques à celle où habitait, près d’ici, Barack Obama avant d’être élu président, la vie est un long fleuve tranquille. Mais derrière la façade de sérénité, une peur subconsciente affleure. Récemment, un homme s’est fait abattre de 33 balles à cent mètres d’ici. Par le passé, l’Outfit, la mafia chicagolaise, se limitait à quelques familles (Italiens, Polonais, etc.) et bandes. Aujourd’hui, plus de 100 000 personnes, dont des enfants, sont liées aux gangs de rue, explique Richard Lindberg. Sont particulièrement touchés les quartiers afro-américains et hispaniques du South et West Side. Les meurtres se chiffraient à près de 900 par année au début des années 1990 avant de diminuer. Cette année, le nombre d’homicides a bondi de 38% par rapport à 2011 pour atteindre la barre inquiétante des 240 morts à la mi-juin. On avance que les cartels mexicains de la drogue y seraient pour quelque chose. Selon le Suédo-Américain, la ville compte désormais près de 600 petits gangs pour lesquels l’accès aux armes est facile.

L’histoire de Chicago ressemble à un travail de Sisyphe. Le 13 juin dernier, en première page du Chicago Tribune, une grande image de Davonte Flennoy, 20 ans. Il y a quatre ans, le jeune Noir avait été ciblé par un programme visant à remettre les jeunes sur le droit chemin. A 16 ans, on estimait qu’il avait 20 fois plus de risque que l’étudiant moyen d’être tué ou de tuer quelqu’un dans la rue, son véritable univers. On lui attribua un mentor qui le poussa à aller à l’université à Atlanta et à s’affranchir de la guerre des gangs. Le 11 juin dernier, Davonte Flennoy, pourtant talentueux, n’a pas défié la statistique. Revenu à Chicago pour revoir son jeune fils, il est mort, tué par balle dans une allée du quartier de Marquette Park. Avec une arme sur lui. La violence se propage dans certains quartiers chics. Le maire Rahm Emanuel est conscient du problème. Chaque matin à 5h30, il reçoit les statistiques de la police. Il compte s’inspirer du travail accompli par la capitale, Washington, pour rendre la ville à ses citoyens.

«Ici, il n’est pas nécessaire d’inventer des fictions. La réalité fournit déjà tout ce dont un écrivain a besoin»

La machine démocrate tourne à plein régime. Depuis 1931, Chicago n’a plus eu de maire républicain