La victoire attendue au deuxième tour de la présidentielle, dimanche, de Michelle Bachelet, socialiste et agnostique, est une bonne nouvelle pour l'Amérique latine. C'est la preuve qu'une politique de gauche fondée sur une démocratie solide et une croissance économique plus équitable peut également entraîner la modernisation d'une des sociétés les plus réactionnaires de ce continent, où le divorce n'a été autorisé qu'en 2004.

A l'opposé des Fidel Castro à Cuba, Hugo Chavez à Caracas, ou Evo Morales en Bolivie, tribuns d'une gauche radicale anti-impérialiste et anticapitaliste, le socialisme à la chilienne, au pouvoir depuis le retour de la démocratie en 1990, a pacifié une société meurtrie par la dictature d'Augusto Pinochet et développé une économie prospère. A deux mois de la fin de son mandat, le président Ricardo Lagos recueille encore 71% d'opinions favorables. Sa dauphine Michelle Bachelet, 54 ans, séparée, mère de trois enfants, qui a été ministre de la Santé puis de la Défense, s'est engagée, comme d'ailleurs l'a également promis son adversaire du centre droit Sebastian Pinera, à préserver «l'héritage» d'un des présidents les plus populaires du Chili: on ne change pas un modèle qui fonctionne!

Les brillantes statistiques économiques du «bon élève chilien» agacent ses voisins d'Amérique du Sud, avec lesquels le pays entretient des relations tout juste cordiales. D'autant que ce dynamisme se développe dans le cadre d'une société où la justice fonctionne et d'où la corruption est absente. C'est d'ailleurs tout le paradoxe de ce pays si atypique que la Commission économique pour l'Amérique latine (CEPAL) ne le considère plus comme faisant partie du tiers-monde.

Grâce à une croissance de 6% encore cette année, le pays a multiplié par deux le PIB par habitant depuis 1998 (de 6000 à 12000 dollars), stabilisé le chômage à 8%, et diminué la pauvreté de moitié. Elle affecte encore près de 20% des Chiliens, mais on est loin des 40% de l'Argentine. Si l'inégalité dans la distribution des revenus tend à se réduire, la prospérité économique du Chili n'empêche pas une forte concentration de la richesse et une précarité préoccupante des classes les moins aisées.

Michelle Bachelet, qui, contrairement à son prédécesseur, dispose de la majorité dans les deux Chambres du parlement, devrait pouvoir rapidement réformer des institutions obsolètes héritées d'Augusto Pinochet: un processus électoral qui empêche l'accession au parlement des communistes; un système de retraite inefficace; une population indienne ignorée; des lobbies militaires et religieux toujours puissants.

Pendant les dix-sept ans (1973-1990) où Pinochet était au pouvoir, le pays a tourné le dos à ses voisins, ce qui a obligé les entreprises à s'ouvrir vers de nouveaux horizons. Le Chili, peuplé de 15 millions d'habitants, s'est alors tourné vers l'Asie-Pacifique, où il vient récemment de signer deux traités de libre commerce, l'un avec la Corée du Sud et l'autre avec la Chine. La balance commerciale va connaître cette année un excédent record de 9,6 milliards de dollars. Le Chili profite à plein de la hausse des cours du cuivre dont il est le principal exportateur.

Dépendance énergétique

«Nous avons été critiqués ces dernières années quand nous nous sommes ouverts sur le monde et que nous avons oublié nos voisins de quartier, ironise un analyste politique proche des socialistes. Aujourd'hui, il n'est pas souhaitable de rester en marge des alliances régionales, car cet isolement pourrait affecter nos relations économiques mais aussi notre compétitivité.»

Le Chili est en effet très dépendant de ses voisins pour son approvisionnement énergétique, et particulièrement de l'Argentine, confrontée elle-même depuis deux ans à une pénurie de gaz. Le seul moyen d'y remédier serait de construire un «anneau énergétique», réseau de gazoducs qui relierait le Chili aux forages de la Bolivie et du Pérou, deux pays avec lesquels, malheureusement, le Chili est en conflit latent pour des revendications territoriales.

La présidence d'Evo Morales en Bolivie, et la possible élection à la tête du Pérou d'Ollanta Humala, deux nationalistes forcenés, ne vont pas faciliter la tâche de Michelle Bachelet. Ostracisé pour ses bonnes relations avec les Etats-Unis, le Chili, qui a fait bande à part pendant des années, reprend conscience de son appartenance au continent sud-américain. Pour assurer sa croissance économique, et la pérennité de son modèle, il a besoin aujourd'hui de «normaliser» ses relations avec ses voisins.