«Nous avons triomphé, mais ce n'est une défaite pour personne. Je serai le président de tous les Chiliens.» Ainsi parle Ricardo Lagos, à peine sa victoire assurée. Il est devenu le premier président socialiste depuis le coup d'Etat perpétré par Pinochet le 11 septembre 1973. M. Lagos a réuni dimanche soir au moins 60 000 personnes enthousiastes devant le palais de la Moneda, à l'endroit même où avait succombé Salvador Allende cerné par les putschistes. Et des cris interrompent régulièrement le discours du nouvel élu: «Un procès pour Pinochet!» «Qu'on le juge!» L'histoire prend sa revanche.

Participation record

Et pourtant. C'est plutôt la page des années 1970-80 qui se referme pour de bon, à écouter Ricardo Lagos. «Nous avons créé aujourd'hui un Chili qui est plus unifié, un pays unifié dans la démocratie. Je n'oublierai pas le passé, mais mes yeux sont tournés vers le futur.» C'est d'un «nous» collectif qu'il s'agit: la participation a dépassé dimanche les 90%, un record absolu dans l'histoire du pays, un véritable plébiscite pour la démocratie. Et le rival représentant la droite, Joaquin Lavin, a joué sa petite musique dans cette belle symphonie. Il est venu en personne donner en public une chaleureuse accolade à son vainqueur, déclarant qu'il pouvait «compter sur lui»: «Je suis à sa disposition pour l'aider à faire face aux problèmes du Chili et à travailler en faveur de l'unité des Chiliens.»

Le résultat, comme prévu, a été serré: 51,31% des voix pour la Concertation (centre) contre 48,69% pour l'Alliance (droite): 190 000 suffrages de différence pour 7,2 millions de votants. Les encens de la victoire risquent de se dissiper rapidement au vent du fait du mécontentement qui s'est exprimé. Agé de 61 ans, Ricardo Lagos était le candidat d'une coalition au pouvoir depuis le retour d'un gouvernement civil, il y a onze ans. Si finalement les Chiliens ont opté pour la continuité, ils ont aussi adressé un sévère avertissement au gouvernement, mettant en évidence l'usure du pouvoir.

Personne n'interprète en tout cas le succès de Ricardo Lagos comme un retour du socialisme. Lui-même avait répété qu'il ne serait pas «le second président socialiste, mais le troisième président de la Concertation» (après Eduardo Frei, qui achèvera son mandat en mars, et Patricio Aylwin, n.d.l.r.). Et il a résolument prôné la poursuite d'une politique libérale et de libre marché. Il s'agit de remettre le Chili sur le chemin de la croissance, après une récession de 1% l'an dernier, alors que la croissance moyenne avait atteint sept points pendant la décennie précédente. Ricardo Lagos a toutefois promis une «régulation» sociale avec la création de 100 000 emplois et la mise sur pied d'une assurance chômage, dans un pays où 20% de la population vit encore sous le seuil de pauvreté. Le principal défi du prochain gouvernement sera économique et social.

Ce dernier devrait pouvoir compter sur la coopération des milieux d'affaires, qui avaient plutôt soutenu Joaquin Lavin. Le président de la Confédération de la production et du commerce (CPC), Walter Riesco, a souligné hier que le patronat était disposé à «travailler en commun pour maintenir les bases saines et solides de l'économie». Il s'est dit rassuré par la probable nomination, au Ministère de l'économie, de l'actuel directeur exécutif du FMI au Chili, Nicolas Eyzaguirre.

Reste l'épine Pinochet. Le vieux dictateur pourrait revenir dans les prochains jours au pays. Le président élu s'est engagé à favoriser une procédure juste et indépendante pour le traduire devant les tribunaux, un scénario inimaginable il y a seize mois quand l'arrogant «sénateur à vie» s'était fait interpeller en Grande-Bretagne. Son rapatriement risque de provoquer des manifestations, des heurts entre ses irréductibles partisans et ceux qui réclament justice, voire une tension avec l'armée. On s'attend plutôt à un «retour à la sauvette». La «nouvelle gauche» et la «nouvelle droite», qui se sont affirmées à l'occasion de l'élection présidentielle, ont en tout cas toutes deux proclamé la mort politique de l'ancien maître du Chili.