Monde

Comment la Chine avale le nord du Laos

Des milliers de Chinois bénéficiant d’une prime à l’expatriation s'établissent au Laos pour y travailler notamment la terre. L’emploi massif des pesticides dans les bananeraies a créé un grave problème de santé public

Avec son casino entouré de pseudo-statues grecques, son quartier Shanghaï début de siècle et ses pagodes pékinoises, la «zone économique spéciale du triangle d’or» est l’exemple le plus extravagant de la présence économique chinoise dans le nord du Laos. Cette zone, donnée en concession par le gouvernement laotien pour nonante-neuf ans à une entreprise chinoise, est une enclave chinoise sur le territoire laotien. On y vit à l’heure de Pékin et on n’y parle que le chinois.

Elle témoigne d’un bouleversement économique qui a transformé la partie nord du Laos, frontalière de la Chine: la pénétration économique massive des entrepreneurs chinois dans ce pays à faible densité humaine et qui est l’un des plus pauvres d’Asie en termes de revenus par tête.

Des locations de terres à des Chinois

Je gagne plus en lui louant et lui a les contacts pour faire venir la clientèle chinoise

Autour des villes de Luang Prabang, d’Oudomxay ou de Luang Namtha, de très nombreux paysans laotiens ont loué leurs terres à des Chinois, qui y plantent hévéas, bananiers ou légumes, le plus souvent pour l’exportation vers la Chine. «Les Laotiens louent aux Chinois parce qu’ils pensent qu’ils peuvent gagner de l’argent sans travailler», explique Kalia Sompavong, un guide laotien. Mais le phénomène touche de nombreux secteurs: à Luang Prabang, des Laotiens qui ont exploité sans trop de succès l’hôtel qu’ils avaient construit ont fini par le louer à des entrepreneurs chinois.

«Je suis pleinement satisfaite», confie une Laotienne qui a loué son hôtel pour dix ans à un Chinois venu du Yunnan. «Je gagne plus en lui louant et lui a les contacts pour faire venir la clientèle chinoise.»

Ce ne sont pas des cas isolés. Ces Chinois qui partent tenter leur chance au Laos bénéficient d’une prime à l’expatriation versée par les autorités chinoises. «Si le mari part au Laos, il touche 100 000 dollars. Si sa femme part avec lui, 100 000 dollars est ajouté. Si un enfant les accompagne, c’est encore 100 000 dollars de plus. Mais ils se voient interdire de revenir en Chine avant un certain nombre d’années. Leur mission est de devenir des entrepreneurs qui réussissent», explique un expert du développement agricole au Laos, sous couvert d’anonymat à cause de la sensibilité du sujet. Dans certains districts de la province de Bokéo, par exemple, des Chinois établissent sur les terres louées aux Laotiens des plantations de bananiers s’étalant sur plusieurs milliers d’hectares.

Un grave problème de santé publique

Il ne s’agit pas simplement d’une compétition économique redoutable pour les Laotiens, pénalisés par leur naturel nonchalant. L’emploi massif des pesticides dans les bananeraies a créé un grave problème de santé publique. Dans le district de Ton Pheung, une famille laotienne est prostrée dans la hutte de bambou qui lui sert d’abri au milieu de la bananeraie où elle est employée. «Elle a perdu un fils, âgé d’un an et demi il y a deux semaines. L’enfant était soudainement devenu complètement jaune, il crachait du sang et ses lèvres étaient comme fissurées. Le docteur a dit que c’était un problème de foie», indique un commerçant qui ravitaille quotidiennement le camp en nourriture.

Dans un hôpital proche, un docteur confirme que les employés des bananeraies chinoises et tout spécialement leurs enfants en bas âge affluent à cause des effets toxiques des pesticides.

Le problème est devenu suffisamment grave pour que le gouvernement laotien lui-même se décide à réagir. Fin septembre, le Ministère de l’agriculture et des forêts a mis en garde quatre firmes chinoises pour «leur utilisation excessive de pesticides» et ordonné des inspections dans les plantations de bananiers de plusieurs provinces. Il a aussi interdit toute nouvelle implantation de bananeraies. Mais sur le terrain, les choses sont moins tranchées. Les entrepreneurs chinois sont maîtres dans l’art de persuader, à l’aide de «petits cadeaux», les officiels locaux de fermer les yeux. «Les Chinois viennent au Laos en partie parce qu’ils n’ont plus assez de terres chez eux. Et aussi, parce qu’ils ont détruit leurs terres en les inondant de pesticides depuis trente ans. Maintenant, ils veulent faire la même chose chez nous», dit avec dépit le guide laotien.

Des dizaines de milliers de familles déplacées

Ce ne sont pas seulement des individus laotiens qui sont affectés par l’implantation des Chinois dans le nord du Laos, mais parfois des communautés entières. Des dizaines de milliers de familles ont été déplacées pour laisser place aux «zone-casinos» gérées par les Chinois ou aux barrages construits par des entreprises chinoises. En juillet dernier, des villageois ont organisé – événement très rare dans le Laos communiste – une manifestation dans la «Zone économique spéciale du triangle d’or» pour protester contre l’ordre de déplacement.

L’accumulation des tensions et des incidents commence à créer un ressentiment anti-chinois dans le pays. Un projet du gouvernement laotien de donner en concession à une firme chinoise les chutes d’eau de Kuang-Si près de Luang Prabang, un des sites naturels les plus célèbres du Laos, l’a montré de manière saisissante. Après qu’un document officiel sur le projet a été publié sur Facebook, des dizaines de milliers de Laotiens ont protesté via Internet. «Bientôt, le mot «laotien» disparaîtra du nord du Laos et tout sera contrôlé par les Chinois, car les gouvernants laotiens ont vendu cette partie du pays à la Chine», a écrit un Laotien dans un commentaire. Devant l’avalanche de protestations, le gouvernement de Vientiane s’est rendu compte qu’il a été trop loin. Il a fait marche arrière en suspendant le projet.

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