Chaque jour, des dizaines de camions chinois relient le plateau de Gorno-Badakhstan, à l'est du Tadjikistan, et la Chine en passant par Xinjiang, la province à majorité musulmane (ouest). La route du Pamir, une ancienne route de la soie, a été refaite. Elle est l'un des symboles de la montée en puissance de la Chine en Asie centrale. Outre le Tadjikistan, celle-ci partage des frontières avec le Kirghizistan et le Kazakhstan. Ses intérêts sont économiques et pas moins géostratégiques.

Les camions transportent de tout: équipements pour des chantiers (routes, ponts, tunnels, bâtiments), véhicules lourds et légers et divers autres produits allant des appareils électroménagers aux fleurs multicolores en plastique. A titre d'exemple, l'aquarium, les meubles, les rideaux, les nappes, le grille-pain, les théières et le thé dans un restaurant à Khujand, deuxième ville du pays, sont tous de fabrication chinoise. En face du marché de fruits et de légumes, un nouveau marché rempli de produits chinois vient d'être ouvert. Dans la capitale, Douchanbé, le transport en commun est assuré par des minibus chinois. Bref, au Tadjikistan comme dans les Etats voisins, cette présence ne passe pas inaperçue.

Manœuvres communes

Pour les populations qui disposent d'un maigre pouvoir d'achat, les produits chinois bon marché sont bienvenus. «En revanche, ces mêmes produits représentent une concurrence déloyale avec nos entreprises», explique un observateur politique. Selon lui, le textile local meurt face aux importations. La domination chinoise n'encourage pas les initiatives. Autre raison de tension: la Chine fournit des dons ou des prêts à des taux d'intérêt dérisoires. Ses entreprises décrochent les contrats. Celles-ci débarquent avec des ouvriers chinois alors même que beaucoup de jeunes Tadjiks sont sans emploi.

Mais la Chine a également d'autres intérêts. En entretenant de bonnes relations avec ses voisins, elle espère que ces derniers ne servent pas de base arrière pour des séparatistes ouïgours et autres islamistes du Xinjiang. L'armée chinoise opère régulièrement des manœuvres communes avec les Tadjiks, tout en finançant les équipements.

Mais, plus largement, la Chine est entrée de plain-pied dans le «Grand Jeu» en Asie centrale qui opposait jusque-là la Russie et les Etats-Unis. A ce sujet, Sébastien Peyrouse, chercheur à l'Université John Hopkins, aux Etats-Unis, relève les enjeux: guerre d'influence, sécurité régionale et accès aux ressources énergétiques. Selon lui, Pékin et Moscou poursuivent ces mêmes objectifs au sein de l'Organisation de Shanghai, qui regroupe aussi le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Turkménistan, le Kirghizistan et le Tadjikistan.