«J'ai lu Mao depuis tout jeune.» Vêtu d'une chemisette décontractée, Evo Morales a glissé dimanche cette confidence à ses hôtes chinois en costume-cravate sombre qui l'accueillaient dans un pavillon de la résidence de Diaoyutai réservée aux hommes d'Etat. Le président élu indien de 46 ans a ensuite exprimé envers ses interlocuteurs sa «reconnaissance pour la transformation profonde réalisée par une révolution prolétaire et populaire». A Hu Jintao, l'apparatchik qui dirige le Parti communiste chinois, l'ex-planteur de coca et pourfendeur du néolibéralisme américain a enfin déclaré hier que la Chine était « un allié politique, idéologique et programmatique du peuple bolivien».

Pékin, nouveau phare d'une révolution pour les pays en voie de développement? On pourrait le croire à entendre les discours des dirigeants de gauche sud-américains anciennement accrochés au pouvoir ou fraîchement élus qui se précipitent en Chine pour faire l'éloge de son modèle. Evo Morales n'est que le dernier exemple en date d'une intensification spectaculaire des liens entre la Chine et une Amérique latine qui bascule à gauche. Peu importe si Pékin arme le Népal pour l'aider à se débarrasser de la dernière guérilla maoïste encore active ou que la Chine réprime dans le sang toute tentative d'organisation syndicale.

Car derrière ces discours, il est d'abord question de matières premières, dont la Chine est assoiffée alors que l'Amérique latine cherche de nouveaux débouchés pour échapper à l'emprise américaine. Evo Morales a ainsi invité Pékin à développer ses capacités gazières - les deuxièmes plus importantes de la région après le Venezuela - une fois qu'elles auront été étatisées. L'an dernier, les pétroliers chinois avaient signé d'importants contrats avec Caracas pour son pétrole, et récemment le Chili et le Pérou ont ouvert leurs mines de cuivres aux entreprises chinoises.

Si les succès de Pékin reposent sur des intérêts économiques bien compris, il ne faut pas négliger la réussite du régime chinois pour partir à la conquête du monde grâce à une diplomatie habile et à ce qu'il est désormais convenu d'appeler le soft power (image, culture, mode par opposition au hard power que sont les puissances économique et militaire).

De même que la nature «communiste» - toute nominale qu'elle soit - du régime chinois séduit certains gouvernements de gauche, le rappel de la lutte - essentiellement en parole - de la Chine de Mao pour défendre le tiers-monde demeure un atout pour Pékin afin d'avancer ses pions en Afrique. Tous les diplomates africains en poste à Pékin insistent sur ce combat commun afin d'expliquer leur rapprochement avec la Chine. Les pays musulmans conservateurs, à l'image de l'Iran, expriment aussi leur admiration pour le modèle chinois. Dans le même temps, Pékin est parvenu à convaincre les pays de l'Est asiatique - à l'exception notoire du Japon - que sa montée en puissance représentait moins un danger qu'une opportunité de développement commun.

Pouvoir d'attraction

L'exercice de séduction du régime chinois va toutefois bien au-delà des pays en voie de développement. Les Etats-Unis, de plus en plus irrités par l'influence grandissante de la Chine, hésitent encore entre contenir l'émergence d'un géant aux intentions peu claires et engager un partenaire commercial qui respecte pour l'essentiel les règles de la globalisation économique. L'Europe, à l'image de la France ou de l'Allemagne, a choisi sans trop d'état d'âme de miser à fond sur la carte chinoise dans une logique de monde multipolaire.

Mieux, la croissance chinoise fait figure de référence aussi bien chez des gouvernements de gauche que dans les milieux d'affaires internationaux. La Chine peut se targuer d'une certaine réussite, avec plus de 200 millions d'individus qui sont sortis de la pauvreté ces vingt dernières années grâce à ses réformes économiques. Mais son pouvoir d'attraction repose aussi sur une confusion entretenue quant à la nature de son modèle. Certains économistes parlent désormais d'un consensus de Pékin (capitalisme et dictature) par opposition au consensus néolibéral de Washington (capitalisme et démocratie).

Quelques rares économistes chinois ont préféré parler de dérive vers le modèle des dictatures militaires d'extrême droite sud-américaines des années 1970. On est dans tous les cas très loin de la révolution prolétarienne évoquée par Evo Morales. Si le pouvoir chinois est parvenu à améliorer de façon spectaculaire son image depuis cinq ans, il sait tout aussi bien que la «théorie de la menace chinoise» peut ressurgir à tout moment. C'est pourquoi Pékin a publié fin décembre un livre blanc sur son «développement pacifique» destiné à convaincre le monde de ses bonnes intentions.