Leurs visages impassibles ont défilé sur les écrans de télévision de manière répétitive. Faciès de petites frappes, visage rond de pères de famille ou regard d'intellectuel défait, ils ont écouté le verdict des juges encadrés par deux policiers armés. Pour onze d'entre eux, la sentence est sans appel: la mort. Exécution sans appel. La plus grande affaire de corruption de l'histoire de la Chine communiste est jugée dans le secret depuis le mois de septembre dans la province du Fujian, au sud-est du pays. Grâce à un réseau remontant jusqu'aux plus hautes sphères des autorités provinciales, la société d'import-export Yuan Hua a fait passer en fraude au milieu des années 1990 pour 12 milliards de nos francs de produits en tout genre – des voitures aux cigarettes – et soustrait 6 milliards de francs au fisc.

Après une année d'enquête, les premières condamnations sont tombées mercredi pour 84 personnes: quatorze peines capitales, dont trois avec un sursis de deux ans et douze emprisonnements à vie. Une centaine de seconds couteaux devraient connaître leur sort ces prochains jours. Mais le jugement se veut exemplaire. Quatre hauts cadres du parti provincial seront passés par les armes: les anciens chefs des douanes, vice-directeur de la sécurité publique, vice-maire du port de Xiamen et le président de la banque commerciale de Chine de la même ville. Ils ont été reconnus coupables d'avoir accepté des millions de yuans de pots-de-vin pour fermer les yeux sur l'activité des contrebandiers.

Mais le cerveau de la bande, Lai Changxing, a échappé à la justice en fuyant à l'étranger. Deux de ses frères ont écopé de peines relativement légères (7 et 15 ans de prison) après être passés rapidement aux aveux. Les enquêteurs ont été surpris par l'ampleur sans précédent de leur prise et l'organisation du réseau qui avait ses entrées jusqu'au cœur du pouvoir à Pékin. Toutes les transactions étaient légitimées par des documents officiels et la société Yuan Hua avait des «amis» dans presque tous les départements gouvernementaux du Fujian.

Pour illustrer le procès, la télévision centrale a montré des images de femmes ayant servi à piéger des cadres, ainsi que des propriétaires de boîtes de nuit où la bande avait ses habitudes. Cette affaire «a provoqué de sérieux dommages à l'ordre économique normal, entraîné d'énormes pertes financières pour l'Etat et mené à une corruption rampante qui porte atteinte à la vie politique et sociale du pays», expliquait jeudi l'agence Chine nouvelle.

Ce record de onze mises à mort pour une seule affaire s'ajoute à de nombreuses condamnations pour corruption de membres du parti ces derniers mois. Hier encore, mais à Pékin cette fois-ci, un ancien responsable d'une entreprise d'Etat a écopé d'une sentence capitale pour le détournement de plus d'un million de yuans. Gangrené par les affaires, le Parti communiste affronte une crise de confiance sans précédent au sein de la population. On n'hésite plus à comparer la corruption du pouvoir à celle qui avait provoqué la chute des nationalistes du Kuomintang en 1949.

Le parti se doit de montrer qu'il réagit et qu'il n'y a plus d'intouchables. Il y a deux mois, Cheng Kejie, le vice-président du Comité permanent du congrès national du peuple en a fait les frais. Son amitié personnelle avec le président du parlement, Li Peng, ne lui a pas évité d'être le plus haut dirigeant à être exécuté pour corruption à ce jour. Le verdict avait alors été suivi d'une vaste campagne nationale pour «améliorer la qualité des cadres communistes».

L'exercice a pourtant ses limites. La presse hongkongaise n'a pas manqué de relever que les proches de Jiang Zemin restaient pour l'heure hors d'atteinte. Dans le cas Yuan Hua, une certaine Lin Youfang a ainsi sauvé sa tête du fait que son mari aurait été garçon d'honneur lors du mariage de l'actuel président chinois. Autre forteresse inexpugnable: l'armée. Aucun militaire n'a été condamné alors que, selon divers témoignages, des navires de l'armée ont servi au transport des produits de contrebande.