On passe aux grands moyens, soit sacrifier les campagnes pour sauver les villes. Devant l'ampleur catastrophique de la crue du Yangtze, les autorités chinoises se sont résolues à faire sauter plusieurs digues afin de permettre aux eaux en furie de se déverser dans les plaines. L'agence Chine Nouvelle (Xinhua), citée par l'AFP, a ainsi reconnu hier que «onze petites digues ont été dynamitées afin de dévier la crue et réduire le niveau du fleuve» dans la province du Hubei, sans en préciser la date. Cette manœuvre, appliquée dans l'urgence tandis que des millions de Chinois luttent contre les plus graves inondations depuis 1954, est destinée à sauver la ville industrielle de Wuhan (7 millions d'habitants), située en aval, et à préserver les voies de communication. Xinhua ajoute que plus de 35 000 riverains, en majorité des cultivateurs, ont dû être évacués de quelque 10 000 hectares de terres avant la destruction des digues.

«En soi, cette «stratégie» n'a rien de nouveau et a déjà été pratiquée à plusieurs reprises dans le passé, explique Xiao Qiang, directeur de l'organisation de défense des droits de l'homme new-yorkaise Human Rights in China (HRIC). Elle affecte une fois de plus une population très pauvre et sans aucun pouvoir. Les paysans recevront sans doute une petite compensation du gouvernement central, mais ils devront ensuite dégager leurs champs et leurs maisons de la boue, en plus de la perte de leurs cultures. Le problème, c'est que cette manière de faire n'est jamais discutée officiellement. Les autorités ne cherchent pas d'alternative au dynamitage des digues.»

Plusieurs voix se sont déjà élevées pour dénoncer les pratiques d'officiels corrompus, qui construisent illégalement des bâtiments tout près des bras du fleuve. Ces constructions ralentissent le débit des eaux et ne leur permettent pas d'absorber l'excédent lors de crues. Même chose pour les centaines de petits lacs, qui selon le principe des vases communicants, jouaient également un rôle régulateur. Bon nombre d'entre eux ont été rétrécis ou carrément remblayés afin d'offrir de nouvelles terres arables. D'une manière générale, la construction et l'abattage excessif d'arbres sur ses rives contribuent à accroître la sédimentation dans le troisième plus long fleuve du monde (6300 km), rehaussant constamment le lit du Yangtze. Des digues toujours plus hautes sont donc nécessaires. Comme le constate le spécialiste de l'environnement Pan Jiahua dans les colonnes de Newsweek, «maintenant, il (le Yangtze, n.d.l.r.) est au-dessus des terres, comme une rivière dans le ciel»…

D'autres pointent un doigt accusateur sur le barrage des Trois-Gorges, pourtant destiné à contrôler le débit du fleuve, outre la production d'énergie. Lorsqu'il sera terminé, en 2009, il devrait pouvoir contenir un débit de 80 000 mètres cubes par seconde, tandis qu'en ce moment, celui-ci se situe autour des 60 000. Mais le barrage absorbe la quasi-totalité des fonds disponibles, alors que les digues auraient urgemment besoin d'être rehaussées. D'autre part, sa construction contribue à encombrer le lit du fleuve. «Le maoïsme prônait la construction de barrages dans toute la Chine, mais la plupart d'entre eux ont été des échecs. En 1975, par exemple, des dizaines de milliers de personnes sont mortes lorsqu'un barrage s'est effondré lors d'une crue du fleuve Jaune. Il n'est pas sûr que celui des Trois-Gorges permettra de limiter les dégâts occasionnés par des crues exceptionnellement fortes», poursuit Xiao Qiang.

Les Chinois se battent depuis des siècles contre les crues dévastatrices du fleuve Bleu, et les historiens ont retrouvé la trace d'environ un déluge catastrophique par décennie jusqu'en 1911. Mais au cours du XXe siècle, leur fréquence s'est accrue à un tous les deux ou trois ans. Cette année, les inondations ont déjà provoqué la mort de plus de 1000 personnes selon l'Associated Press, et laissé des centaines de milliers d'autres sans abri. La météo ne prévoit en outre pas d'amélioration des pluies torrentielles qui affectent le bassin du Yangtze dans les jours à venir. De quoi donner une peur bleue aux dirigeants; les catastrophes naturelles étant traditionnellement interprétées par les Chinois comme le présage de graves changements, politiques ou autres…

Le président, Jiang Zemin, a d'ailleurs fait savoir qu'il se tenait «personnellement informé», heure par heure, de l'évolution de la situation, et selon Xinhua, les milliers de soldats appelés à la rescousse ont reçu l'ordre de «se battre jusqu'à la mort» pour protéger les digues du fleuve.