Le résultat était attendu par la population du pays le plus peuplé du monde et par ses dirigeants, tant ses conséquences seront importantes: le verdict du recensement effectué en 2020 est tombé mardi 11 mai: avec 1,41 milliard d’habitants, la Chine reste plus peuplée que l’Inde et son 1,38 million d’habitants. Mais la Chine n’a gagné que 72 millions de personnes depuis le dernier recensement dix ans plus tôt, soit la plus faible augmentation depuis 1953, date à laquelle la Chine a lancé ces décomptes. Si la population chinoise reste plus jeune que celle de beaucoup de pays riches, avec 13,5% de personnes de plus de 65 ans, contre environ 18,7% en Suisse, c’est le rythme du vieillissement qui inquiète: en 2010, les séniors ne représentaient que 8,9% de la population. A ce rythme, ils pourraient être 27,5% de la population en 2050, d’après l’ONU.

Ce recensement sera le dernier à enregistrer une croissance positive de la population. «Si les naissances continuent de chuter de 2 millions par an, elles atteindront 10 millions en 2021, pour 10 millions de décès, prédit Zuo Xuejin, vice-président de l’Académie des sciences sociales de Shanghai, spécialiste de la démographie. Si la population ne baisse pas en 2021, ce sera sans doute en 2022: c’est mon estimation. En tout cas, la croissance négative est un phénomène de long terme», indique le professeur, également vice-président de l’Association chinoise de la population.

Responsabilité politique

Le vieillissement accéléré de la population et son impact sur l’économie chinoise sont des sujets de préoccupation majeurs pour le Parti communiste chinois, dont la légitimité dépend largement de la promesse d’une amélioration des conditions de vie des habitants. Quarante ans après l’imposition de la politique de l’enfant unique à la fin des années 1970, le Parti communiste porte une responsabilité particulière dans la crise démographique qui s’annonce, là où le vieillissement est un phénomène naturel dans la plupart des autres Etats. Depuis 2016, le contrôle des naissances autorise deux enfants par couple, mais cette relaxe tardive et limitée d’un planning agressif n’a pas suffi à inverser la tendance. Après un léger rebond en 2016, les naissances n’ont cessé de baisser pour atteindre 12 millions en 2019, leur plus bas niveau depuis la grande famine due au désastre du Grand Bond en avant, à l’issue duquel seulement 11,8 millions d’enfants chinois avaient vu le jour en 1961.

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Le recensement 2020 offre tout de même quelques éléments positifs: le niveau d’éducation de la population chinoise a fortement progressé en dix ans avec 218 millions de diplômés d’université, soit presque deux fois plus qu’en 2010, et huit fois plus qu’en 2000. Un point essentiel pour la montée en gamme de l’économie chinoise sur laquelle comptent les autorités pour gérer les défis démographique et économique actuels: sortir du statut d’«usine du monde» avec une population abondante et bon marché, pour devenir un pays capable d’innover et de produire des objets et services à plus forte valeur ajoutée.

Mais les jeunes diplômés chinois, enfants uniques pour la plupart, auront à supporter deux parents, et quatre grands-parents, un phénomène qualifié de «pyramide inversée» en Chine. «Pour les démographes, on dit qu’une société est vieillissante lorsque la part des plus de 65 ans atteint 14%. Avec 13,5%, nous sommes tout près d’atteindre ce stade. Le vieillissement est de plus en plus sérieux: nous avons désormais 260 millions de personnes âgées de plus de 60 ans, et 200 millions de plus de 65 ans. Cela va avoir un impact important sur l’avenir de la force de travail de notre pays, les revenus et les dépenses de la sécurité social», prévient Zuo Xuejin.

Dépasser les Etats-Unis

Le phénomène inquiète à Pékin: les résultats du recensement ont été publiés plus d’un mois après la date initialement prévue, alimentant les rumeurs sur le web chinois. Mi-avril, la Banque du peuple de Chine (banque centrale) a publié un rapport alarmiste. «Nous ne devons pas hésiter et attendre les effets des politiques actuelles (la possibilité d’avoir un second enfant): la libéralisation des naissances doit avoir lieu maintenant, tant que certains résidents veulent avoir des enfants et ne le peuvent pas», estiment ses experts. Le plan quinquennal adopté en mars dernier évoque l’augmentation progressive de l’âge de départ à la retraite, pour l’instant fixé à 50 ans pour les femmes et 60 ans pour les hommes.

En vieillissant, la Chine risque de perdre la recette de son succès. «Si la Chine a rattrapé son retard avec les Etats-Unis ces quarante dernières années en s’appuyant sur la main-d’œuvre bon marché et un dividende démographique énorme, sur quoi va s’appuyer la Chine ces trente prochaines années?» s’inquiètent encore les chercheurs. Le rapport ne cache pas l’enjeu pour la Chine: la rivalité avec la première puissance mondiale. Alors que le pays pourrait perdre 32 millions d’habitants d’ici à 2050, les Etats-Unis en gagneraient 50 millions. D’après certaines estimations, si le produit intérieur brut chinois ne dépasse pas celui des Etats-Unis d’ici au début des années 2030, la Chine pourrait ne jamais rattraper son rival, à cause de sa démographie déclinante.