L’Asie qui résiste à la Chine

Diplomatie Le Shangri-La Dialogue, forum annuel sur la sécurité en Asie, ouvre ce vendredi à Singapour

Après les graves incidents au Vietnam, la peur de réactions anti-chinoises s’installe

Pékin calme le jeu diplomatique, mais maintient la pression militaire

Ils auront tout essayé. Jusqu’à la dernière minute, les diplomates chinois ont tenté de convaincre les organisateurs du Shangri-La Dialogue. Motif de ces pressions: l’ouverture, ce vendredi, de ce rendez-vous annuel sur la sécurité en Asie par le premier ministre japonais Shinzo Abe. «Ils ont même fait miroiter la présence du président Xi Jinping pour le remplacer», assure un diplomate français. En vain. Pékin, en rétorsion, n’enverra aucun ministre pour assister aux débats.

Ce bras de fer diplomatique est rituel. Sauf que, cette fois, la Chine s’énerve et s’inquiète. Depuis le sérieux incident naval qui a opposé, le 7 mai, des navires chinois et vietnamiens autour d’une plateforme pétrolière installée par Pékin dans une zone maritime contestée, le vent mauvais de la haine anti-chinoise s’est remis à souffler. A Hô Chi Minh-Ville, plusieurs dizaines d’usines possédées pour la plupart par des Taïwanais ont été attaquées. Et si le Parti communiste vietnamien n’avait pas tout verrouillé, de nouvelles émeutes auraient eu lieu cette semaine, après le naufrage d’un bateau de pêche, éperonné par un navire chinois: «La diplomatie vietnamienne bat le rappel, confirme Murray Hiebert, ancien journaliste de la Far Eastern Economic Review. Son message? Il faut avoir peur de la Chine.»

La bataille navale entre Chinois et Vietnamiens au large des îles Paracels, riches en hydrocarbures sous-marins mais revendiquées par plusieurs pays riverains, est emblématique. La plateforme pétrolière Haiyang Shiyou-981 prouve une volonté de forer à long terme, sans attendre de régler les contentieux. La marine chinoise, qui parle d’agression vietnamienne, a tiré au canon à eau. Une surenchère en haute mer similaire à celle intervenue, en mars, entre des garde-côtes chinois et un navire militaire philippin en route pour le «Thomas Shoal», un atoll des très disputées îles Spratleys. Manille a saisi la Cour de justice de La Haye pour faire respecter ses eaux territoriales. Avant de signer, en avril, un nouvel accord de défense avec les Etats-Unis…

La Chine n’est pas contestée comme la puissance incontournable. «Pour l’Asie du Sud-Est qui doit accoucher d’une zone économique plus intégrée fin 2015, le commerce chinois est crucial, rappelle Murray Hiebert. Mieux: Pékin est le premier donneur d’aide pour des pays comme le Cambodge ou le Laos où l’influence vietnamienne est, elle, controversée.» Mais trop de puissance fait frémir. «La mer de Chine est la clé des échanges commerciaux, donc de la croissance, écrit le chercheur Robert Kaplan dans son livre Le chaudron asiatique (Random House). Si l’insécurité s’installe, tout le monde va y perdre.»

D’inquiétants frissons parcourent aussi les opinions publiques. Côté chinois, la population et les médias sont ulcérés par l’absence de toute trace du vol MH370 de Malaysia Airlines disparu le 8 mars avec 239 passagers à bord, dont 153 Chinois. Et l’annonce, jeudi, de nouvelles erreurs dans les zones de recherche ne va rien arranger. Les spécialistes notent aussi la réticence des pays survolés par le Boeing 777 à partager leurs données radar. «Personne ne veut dévoiler ses capacités exactes de renseignement et d’interception», déploraient en avril les coordinateurs australiens des recherches. Pas étonnant que la Malaisie comme l’Indonésie – deux pays musulmans où les minorités chinoises ont souvent été victimes de violentes émeutes – appellent au calme ces jours-ci.

Du côté des riverains de la Chine, le contrecoup de relations plus étroites se fait sentir. Pékin envoie de gros contingents de touristes et d’aide, mais ses firmes sont prédatrices de ressources naturelles. Leurs liens avec les militaires ou les «parrains» locaux, le recours à la corruption passent très mal. Même dans le nord de la Thaïlande, popularisé en 2013 par un film chinois au succès colossal, Lost in Thailand, la présence de plus en plus visible de bus et de voitures immatriculés en Chine irrite: «Les Chinois sont soupçonnés de vouloir contrôler les territoires voisins», juge Sarawut Saetio, un opérateur touristique.

De fait, les visées de Pékin suscitent de plus en plus de rebellions. Au Laos, des fermiers ont refusé en janvier de se laisser exproprier de terrains accordés à une firme chinoise pour construire un casino dans la région de Bokeo. La directrice locale d’Helvetas, la Suissesse Anne-Sophie Gindroz, avait été d’ailleurs expulsée fin 2012 pour avoir osé protester. En Birmanie, la population se bat toujours contre le projet chinois de barrage sur la rivière Irrawaddy à Myitsone, suspendu en 2011 mais pas abandonné, et des accrochages ont lieu depuis deux ans dans la région birmane de Letpadaung, où des villageois se battent contre une mine de plomb exploitée par des Chinois. Au Cambodge, la mainmise chinoise sur le port de Kaoh Kong et l’abattage des forêts tropicales sont dénoncés. Une lame de fond? «Non, conclut Murray Hiebert. La Chine garde de très solides alliés. Mais plus elle se montre agressive, plus ses partenaires – gouvernements, entreprises, diaspora – risquent de devenir des victimes collatérales.»

«La mer de Chine estla clé des échanges commerciaux. Si l’insécurité s’installe, tout le monde y perd»