CHINE

La Chine fait la guerre aux Ouïgours au festival de Melbourne

Un documentaire sur Rebiya Kadeer, l’une des leaders en exil de l’ethnie chinoise qui s’est récemment opposée avec violence aux Hans à Urumqi, est au programme du festival du film de Melbourne. Pékin a lancé plusieurs opérations pour obtenir son retrait. Sans succès.

Le festival de Melbourne, qui débute la semaine prochaine, a rarement suscité autant de publicité. Depuis une semaine, le principal festival de cinéma australien est au centre d’une vaste polémique politico-culturelle entre la Chine et l’Australie. L’affaire débute le 15 juillet. Le directeur du festival, Richard Moore, reçoit un appel du consulat chinois de Melbourne. « Madame Chen m’a appelé de façon assez insistante pour me demander de retirer le film « Les dix conditions de l’amour » du réalisateur australien Jeff Rogers et pourquoi nous avons choisi d’inclure ce film dans le programme du festival. »

Ce documentaire de 54 minutes s’avère en effet être un portrait de Rebiya Kadeer, une chinoise d’ethnie ouïgoure de 62 ans, exilée aux Etats-Unis depuis sa sortie des geôles chinoises en 2005. Elle est considérée par les autorités chinoises comme la tête pensante des violences qui ont éclaté le 5 juillet à Urumqi, la capitale de la région autonome du Xinjiang.

Le directeur du festival explique à son interlocutrice « qu’il n’est pas question qu’en tant qu’organisation artistique indépendante, je sanctionne ce film. J’allais donc maintenir sa programmation. » Cette intrusion politique des autorités chinoises provoque des remous au sein d’une opinion publique australienne fermement opposée à l’atteinte aux libertés, et d’une classe politique déjà émue depuis quelques semaines par l’arrestation et l’inculpation pour vol de secrets d’Etat de quatre employés shanghaïens du groupe minier Rio Tinto.

Loin de vouloir faire profil bas, les autorités chinoises accentuent leur pression. Après avoir été contactés par le ministère des Affaires étrangères de Pékin, les réalisateurs Emily Tang Xiaobai, dont le film « Perfect Life » avait été présenté hors compétition à Venise en 2008, et surtout le très renommé Jia Zhangke, dont tous les films ont fait le tour du monde et parmi lesquels « Still Life » a remporté le Lion d’or de Venise en 2006, annoncent le 21 janvier leur volonté de se retirer du festival. Le réalisateur, réputé pour ses films critiques sur la société chinoise, a expliqué par courrier qu’ils  pensaient qu’il était « émotionnellement inacceptable et au-delà des limites de partager une estrade si politisée avec Rebiya Kadeer ».

Quelques jours plus tard, le site Internet du festival est attaqué par un hacker basé en Chine et prénommé oldjun. En guise de page d’ouverture, les visiteurs tombent sur un drapeau chinois sous lequel est écrit en anglais : « Nous aimons le film mais nous détestons Rebiya Kadeer ! Nous aimons la paix mais nous détestons les terroristes du Turkestan oriental ! S’il vous plait, excusez vous auprès de tout le peuple chinois ! » Richard Moore précise peu après avoir reçu « des tsunamis d’emails que je ne peux qualifier que de vils » condamnant la diffusion du film.

La colère anti-chinoise de l’opinion publique australienne a depuis pris une ampleur diplomatique. Hier mercredi, l’ambassade chinoise à Canberra, la capitale du pays continent, s’est en effet plaint de l’invitation lancée par Richard Moore à Rebiya Kadeer pour se rendre à Melbourne pendant le festival. L’agitation provoquée par les autorités pékinoises n’a pas abouti à l’annulation de la projection et se retourne au final contre elles : jamais la cause ouïgoure n’aura autant été évoquée dans les médias australiens, et une projection du documentaire a même été ajoutée au programme après que les places pour l’unique projection prévue ont toutes été vendues.

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