Arrivé dimanche à Moscou en provenance de Hong Kong, Edward Snowden, recherché par les Etats-Unis pour avoir divulgué des informations explosives sur les opérations américaines de surveillance électronique, y a demandé l’asile politique à l’Equateur.

Le moins que l’on puisse dire, dans son affaire, est que le jeune homme a le sens du théâtre: avec ses suspens, ses rebondissements, et, précisément, ses coups de théâtre. C’est ce que note Le Figaro, sous la plume de Laure Mandeville qui s’écrie: «On se serait crus dans un mélange de film d’espionnage et de comédie dimanche et lundi, en suivant le déroulé spectaculaire et plein de rebondissements de l’échappée aérienne de l’ex-agent de la CIA Edward Snowden à travers la planète. D’abord son départ en catimini de Hong Kong pour la Russie, sans visa, par un avion de ligne de la compagnie russe Aeroflot, alors que les Américains semblaient convaincus qu’il serait extradé vers les Etats-Unis. Puis son arrivée dans la zone de transit de l’aéroport Cheremetievo de Moscou, où des flopées de journalistes le guettaient sans succès. Sa rencontre avec un diplomate équatorien accouru depuis le centre-ville, suivie de l’annonce par le ministre équatorien des Affaires étrangères, que Snowden avait demandé l’asile politique dans son pays et avait l’intention de s’y rendre. Et pour finir, l’information donnée par le fondateur de Wikileaks selon laquelle son organisation avait réglé les détails juridiques et politiques du voyage de Snowden».

Derrière la comédie et le film d’espionnage, la journaliste entrevoit cependant une «partie d’échecs géopolitique planétaires» où l’on verrait s’affronter des «régimes autoritaires avides d’incarner le camp de l’opposition à Washington».

On devine, bien sûr, à qui fait allusion Laure Mandeville: La Chine et la Russie, bien sûr. N’auraient-ils pas d’ailleurs – soyons fous – manipulé depuis le début le jeune Snowden: pour mettre sur la défensive et dans l’embarras les Etats-Unis?

Et qu’en pense l’Equateur de tout cela. C’est Le Monde qui nous l’apprend, citant le ministre des Affaires étrangères équatoriens, Ricardo Patino: «Il en va de la liberté d’expression et de la sécurité des citoyens dans le monde, ainsi que de la confidentialité des communications». Toujours selon Le Monde, à la question de mesurer le risque d’une décision favorable de l’Equateur sur les relations entre Quito et Washington, Ricardo Patino réponde: «Nous agissons toujours sur des principes, pas pour nos intérêts propres. Il y a des gouvernements qui agissent plus pour leurs intérêts propres. Pas nous. Nous faisons attention aux droits de l’homme».

Pour sa part, le site de Wikileaks, par la bouche de son directeur juridique, l’ancien juge espagnol Baltasar Garzon, déclare: «L’équipe juridique de WikiLeaks et moi-même sommes intéressés à préserver les droits de Monsieur Snowden et à protéger sa personne. Ce qui est perpétré sur Monsieur Snowden et sur Monsieur Assange pour ce qu’ils font, à savoir faire des révélations ou les faciliter, représente une atteinte au droit des gens».

A ceux qui s’interrogeraient de savoir pourquoi Messieurs Assange et Snowden ont choisi l’Equateur pour abriter leur personne, le Huffington Post donne la réponse: «C’est un Etat qui ose dire «non» aux Etats-Unis. Jusqu’en 2009, les Américains détenaient une base militaire sur le sol équatorien. Mais «lorsqu’ils ont tenté d’obtenir sa prolongation, en 2007, le président Rafael Correa leur a répondu qu’il n’y avait aucun problème, à condition que les Etats-Unis autorisent l’Equateur à ouvrir une base militaire en Floride», rappelle Le Monde. Il existe aussi une autre explication: accorder l’asile à Snowden ou Assange est un moyen pour ce pays de 15 millions d’habitants de faire une démonstration de son anti-impérialisme. L’Équateur est membre de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques, un groupe de pays très critique à l’égard de l’influence américaine dans la région».

Le New York Times, lui, tente de se faire idée sur les intérêts de la Chine à avoir laissé filer Edward Snowden: «Du point de vue de la Chine, disent les analystes, le départ de Monsieur Snowden résout deux problèmes: il évite à la Chine de s’enferrer dans ses relations diplomatiques avec les Etats-Unis si d’aventure un long débat juridique s’était ouvert à Hong Kong; il lui permet de négocier à son avantage avec l’opinion publique chinoise qui considère que l’expert en informatique américain est un héros». Bref, s’il faut en croire l’analyse du New York Times, il s’agissait pour la Chine de marquer brièvement le coup auprès de son opinion publique en laissant filer Snowden. Mais il ne fallait en aucun cas se coltiner de longues semaines, voire de mois, de procédures d’extradition, afin de ne pas remettre en question les acquis engrangés lors des récentes conversations entre Barack Obama et Xi Jinping. D’autant que, ajoute avec une certaine perfidie le New York Times, citant des experts, les Chinois ont, dans les quelques jours que Snowden a passé à Hong Kong, largement eu le temps de siphonner ses ordinateurs et leurs précieux contenus.

On le voit: de coup de cœur d’un jeune idéaliste dégoûté du monde comme il va, l’affaire Snowden s’est déplacée maintenant massivement sur l’échiquier de la géopolitique et de ses effets de trompe l’œil.