Au tournant du siècle, alors que la Chine venait d’adhérer à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), il était de bon ton à Pékin de dénigrer le système de protection sociale européen. Ce fardeau provoquerait le déclin du continent, expliquaient les experts du parti communiste acquis aux thèses néolibérales importées des Etats-Unis. Quand on parlait de santé, le modèle était le Chili.

Durant une bonne décennie, ce fut le lot des Chinois: ceux qui s’enrichissaient découvraient une offre de plus en plus étoffée de biens et de soins. Ceux qui décrochaient n’avaient plus accès aux hôpitaux ni même aux écoles. Dans le secteur public, les retraites fondaient. Dans le privé, il n’y avait que l’épargne personnelle pour assurer ses vieux jours. Alors que les avantages du système socialiste s’effondraient, les inégalités explosaient.

Un milliard de retraites en plus

Cette transition capitaliste qui a permis à la Chine de booster son économie atteignait ses limites lorsque la crise mondiale éclata en 2008. Pékin va dès lors opérer un virage longtemps annoncé, mais toujours repoussé: celui de la construction d’un filet de protection social. Moins de dix ans plus tard, le résultat est spectaculaire.

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Entre 2010 et 2015, le nombre d’habitants couvert par un régime de retraite est passé de 360 millions d’individus à 858 millions, soit une augmentation annuelle de 19%. Le nombre d’habitants couverts par l’assurance maladie est tout aussi impressionnant: de 317 millions d’individus en 2005, on est passé à 1,3 milliard en 2015, c’est-à-dire 95% de la population. Entre 2008 et 2015, les dépenses publiques de la Chine en matière de sécurité sociale ont augmenté de 20%. Cette «contribution exceptionnelle» a été saluée il y a quelques jours par l’Association internationale de la sécurité sociale (AISS), émanation du Bureau international du travail, dont le siège est à Genève, par le «Prix international de la sécurité sociale» (son premier prix avait été remis au Brésil en 2013 pour sa politique de bourses familiales).

Comme l’Europe des années 1950

On peut s’interroger sur la solidité de statistiques fournies par les autorités chinoises. Il existe de très grandes disparités entre les diverses régions de la Chine; les sommes des retraites et de la couverture santé peuvent paraître encore bien faibles; la pauvreté reste plus élevée que ce que les chiffres de Pékin laissent supposer. Mais là n’est pas l’essentiel. La transformation sociale de la Chine est bien en cours à l’image de ce qui s’était passé dans l’Europe des années 1950.

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Le pays le plus peuplé de la planète n’est pas le seul à opérer cette modernisation. De nombreux Etats asiatiques, africains et sud-américains sont engagés dans la même voie, explique Alexander Belopopsky, le porte-parole de l’AISS. Au nord, les dépenses sociales ont aussi augmenté en raison de la crise, mais elles restent dans l’ensemble stable en pourcentage du PIB. Même les Etats-Unis ont fait des progrès avec l’introduction de l’Obamacare.

Le social est bon pour l’économie

Ce trend mondial, qu’on peine à percevoir depuis une Europe qui s’est persuadée de son déclin, s’explique par plusieurs facteurs, explique-t-on à l’AISS: la volonté politique, la dynamique économique et le besoin de transparence des citoyens. Les objectifs de croissance durable et de protection sociale fixés par l’ONU ont servi de stimuli.

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Avec la transformation chinoise, un ancien paradigme retrouve une seconde jeunesse: alors que la protection sociale était considérée dans les années 1990 comme un luxe de pays riches, elle apparaît désormais comme un relais de croissance des plus efficaces. S’il faut libérer les forces économiques pour créer de la richesse, un système redistributif est tout aussi nécessaire pour stimuler la consommation. La Chine en est aujourd’hui le meilleur exemple.

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