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Enquête

Chine. Les réelles motivations de la lutte anti-corruption par le pouvoir

La lutte anti-corruption en Chine permet au président, Xi Jinping, de traiter un mal endémique, mais également d’écarter ses opposants

Pékin chasse le «renard»

La lutte anti-corruptionen Chine permet au président, Xi Jinping, de traiter un mal endémique, mais également d’écarter ses opposants

Il roulait sur l’or. Après avoir chargé de lingots ses Mercedes, il en remettait les clés à ceux qu’il devait remercier. Ainsi procédait le lieutenant général Gu Junshan pour acheter faveurs et influence. Cet ex-vice-responsable de la logistique de l’armée chinoise aurait perçu 600 millions de yuans dans un trafic évalué à 30 milliards (4,5 milliards de francs). Dans sa villa du Henan, une province du centre de la Chine, les enquêteurs ont notamment trouvé une statue de Mao, en or. Arrêté en 2012, il est accusé de corruption, comme des milliers de cadres de l’administration, des universités et de l’armée, mais aussi des entreprises publiques et privées, tous pris dans les mailles du filet lancé par le président Xi Jinping.

Cette campagne, menée pour restaurer la «pureté» du parti, a fait tomber 71 748 responsables chinois l’an dernier, selon les chiffres de la CCDI, la commission qui mène ce que l’on appelle la «chasse au renard», un démon de la mythologie chinoise. Cette chasse peut en réalité aussi bien attraper «des tigres» que des «mouches» et ses détails des pratiques continuent de fuiter dans la presse acquise à Pékin, comme ce fut le cas en décembre pour Gu Junshan.

La chasse peut aussi être mortelle: lundi, Liu Han a été exécuté. Condamné à mort en mai dernier, ce patron du groupe Hanlong était un proche de l’ex-ministre de la Sécurité publique Zhou Yongkang. Surnommé le «tsar de la sécurité», ce dernier attend son procès, pour corruption. Les récentes fuites détaillent un complot qu’il préparait avec un autre ex-haut responsable du régime chinois, Bo Xilai, pour prendre le pouvoir à la place de Xi Jinping.

Il ne se passe plus un mois sans qu’un tigre ne soit arrêté. En décembre, ce fut le cas de Ling Jihua. L’ancien chef de cabinet du président Hu Jintao, dont le fils est décédé dans le crash de sa Ferrari, est soupçonné de «graves manquements à la discipline» du parti. En janvier, ce fut le tour du vice-ministre de la Sécurité d’Etat, proche de Ling Jihua. Ce mois-ci, la campagne a de nouveau frappé les milieux économiques. Les responsables de plusieurs entreprises d’Etat viennent de perdre leur poste. Ils ont suivi de peu Mao Xiaofeng, qui a démissionné de Minsheng. Le président de la plus importante banque privée de Chine est accusé d’avoir fourni des emplois fictifs aux femmes de hauts cadres aujourd’hui déchus.

Nombre de cas de corruption sont annoncés sur le site internet de la CCDI. Xinhua se charge aussi de tenir les comptes de la chasse aux renards. L’agence de presse de la République populaire a aussi évoqué l’existence des factions au sein du Parti communiste. Levant un tabou, selon les observateurs, sur les divisions internes. Le tout justifiant la campagne anti-corruption.

L’historien Frank Dikotter ne voit rien de neuf dans cette campagne. L’auteur de Mao’s Great Famine avance qu’elle n’est qu’un «prétexte pour renforcer le pouvoir de Xi». Professeur à l’Université de Hong­kong, il rappelle qu’en 1951 déjà, Mao avait lancé sa propre chasse aux corrompus pour écarter ses ennemis. «Le parti est ballotté par des forces internes», observe Frank Dikotter, qui est aussi diplômé de l’Université de Genève. Xi Jinping y met donc de l’ordre, mais cela n’aurait guère à voir avec une quelconque recherche de pureté. «Le mensonge est au cœur de ce système, continue l’historien. Il n’existe rien de factuel, tout est politique.»

«En Chine, la corruption est structurelle», assène ce Chinois qui étudie le développement de la deuxième puissance économique mondiale. Rencontré à Hongkong, il s’assure que son anonymat sera préservé, par crainte de représailles de Pékin. Puis continue: «Les gouvernements locaux ou les fonctionnaires disposent de droits très étendus, qui leur procurent des rentes. Pour accorder une licence d’exploitation à une entreprise, pour certifier un produit, pour acquérir un terrain, il faut payer, et pas seulement le tarif officiel… Les banques aussi disposent d’un pouvoir important, pour allouer un crédit ou réaliser une opération financière.» Autant d’occasion de «rendre service». C’était, semble-t-il, le cas de l’ex-patron de China Resources, avant qu’il ne soit pris l’an dernier dans les mailles du filet des autorités anti-corruption. A la tête de ce conglomérat qui produit notamment la bière Snow, Song Lin travaillait de préférence avec les banques qui employaient sa supposée maîtresse. Le dernier établissement fut UBS. Lors de l’arrestation de Song Lin, il y a 10 mois, la banque a annoncé lancer une enquête interne. Elle ne fait aujourd’hui aucun commentaire, mais précise qu’elle emploie toujours cette personne.

Les cas de corruption ne se limitent toutefois pas à quelques services rendus, comme le montre celui de l’ancien chef de la sécurité, pointe notre interlocuteur. «Zhou avait accumulé 90 milliards de renminbis à l’étranger, rappelle-t-il. Avec ce montant, il peut nourrir vingt générations de ses descendants! Autant d’argent, cela ne veut rien dire… sauf s’il s’en sert pour établir son pouvoir. Il était devenu un «parrain», pouvant acheter l’influence de l’armée, des milieux économiques, assurer sa protection. Bref, il devenait un faiseur de rois.» Voilà pourquoi le président Xi «veut mettre un terme à cela, ce que l’on peut saluer, bien sûr. Toutefois, il le fait parce qu’il ne vient pas de ce milieu et n’a pas une fortune suffisante pour s’imposer face à ces «princes du capitalisme». A la place, Xi joue le jeu de l’idéologie, du lien avec le peuple.» Cependant, conclut-il, «aucune mesure précise n’est prise pour prévenir la corruption, et en particulier pour contrôler les situations propices à la recherche de rentes, qui permettent aux responsables du parti de s’enrichir. On comprend pourquoi: cela conduirait à un système vraiment nouveau, qui remettrait aussi en cause les soutiens de Xi.»

Yan Xiaojun estime au contraire qu’il est «trop tôt pour juger» des intentions d’un Xi Jinping président depuis tout juste deux ans. Lors d’une conférence organisée à l’occasion du 100e numéro de China Perspectives, ce professeur de politique à l’Université de Hong­kong a souligné que la corruption s’était développée en particulier sous la présidence de Hu Jintao, «très conciliant». «Pour restaurer l’image du parti et de son élite, il faut les ramener sur terre», justifie Yan Xiaojun.

Des tigres et des mouches tombent donc, mais cela n’a pas empêché la Chine de tomber du 80e au 100e rang, sur 175, dans le dernier indice de la perception de la corruption publié en décembre par Transparency International. L’ONG précise que seule la Turquie a davantage chuté. Pour Transparency, cette lutte contre la corruption reste trop opaque. Kelley Tsai, professeur à la Hongkong University of Science and Technology, le constate en Chine lorsqu’elle mène des entretiens, «auprès de patrons et de gens ordinaires. Ils jugent cette lutte très arbitraire». D’après cette spécialiste des «SOEs», ces conglomérats détenus par l’Etat, «cette vaste campagne produit des résultats, mais pas forcément ceux recherchés: Elle terrifie ceux qui pourraient innover, prendre des initiatives de peur de s’écarter de ce qui est permis, sans que l’on sache bien ce que Pékin souhaite», et de se faire faucher à leur tour.

Pour Frank Dikotter, «il règne en Chine une sale atmosphère, comparable à celle des années qui ont suivi 1989 [les événements de Tian­anmen]». L’historien, qui termine le dernier volet de sa trilogie consacrée à l’effet du communisme sur la vie des Chinois ordinaires, concède qu’«une ouverture s’était produite avant les Jeux olympiques de Pékin, en 2008. Une ouverture pour les historiens, notamment, qui ont pu mener leurs recherches en Chine continentale. Depuis deux ans, sous Xi Jinping, c’est devenu beaucoup plus difficile. Les bribes de liberté sont étouffées».

«Pour accorder une licence d’exploitation, pour acquérir un terrain, il faut payer, et pas seulementle tarif officiel…»

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