«La Chine et la Russie n’ont jamais été de grandes alliées»

L’Union européenne (UE) n’a pas pu rallier la Chine contre le coup de force russe en Crimée. Lors d’une séance de travail avec les autorités européennes, le président chinois Xi Jinping a réitéré lundi sa position, c’est-à-dire la «non-ingérence dans les affaires intérieures d’un autre pays». En revanche, il a été largement question de commerce et d’investissements. Dans une lettre publiée dans Le Soir du week-end, le numéro un chinois exige un dialogue d’égal à égal avec l’Europe. La Chine et les pays européens diffèrent par leurs réalités nationales et leur niveau de développement, écrit-il. Il est donc normal que leurs peuples ne partagent pas la même opinion sur tous les sujets.

Hosuk Lee-Makiyama, directeur de l’European Centre for International Political Economy et expert de la Chine, décortique les enjeux de cette visite, une première pour un président chinois.

Le Temps: La Chine se tient-elle aux côtés de la Russie?

Hosuk Lee-Makiyama: Ce n’est pas un alignement pro-russe. La Chine n’est pas prête à prendre des responsabilités. Une grande puissance devrait pouvoir défendre des principes internationaux même si ses propres intérêts ne sont pas en jeu.

– Mais la Chine n’est-elle pas plus proche de la Russie que de l’UE?

– Les deux pays n’ont jamais été de grands alliés. Ils ont même des intérêts conflictuels en Sibérie. Pour l’heure, ils sont réunis dans une alliance de circonstance basée sur les matières premières. Le premier dispose de vastes réserves, dont le second a besoin. Le président chinois veut approfondir ses relations avec l’UE, sans pour autant compromettre celles avec Moscou. L’économie chinoise est dépendante à 60% de l’étranger pour son énergie.

– Qu’est-ce que l’Union européenne peut offrir à la Chine pour l’attirer dans son camp? Un siège au G8, pour remplacer la Russie?

– Pour isoler la Russie, il faut en effet parler à la Chine. Mais la question d’un siège au G8 ne se pose pas. Certains pays n’en veulent pas parce qu’ils sont, de toute évidence, en concurrence géopolitique avec la puissance chinoise.

– Entre la Chine et l’UE, quia besoin de qui?

– La Chine a besoin de l’UE. L’Europe est le seul marché où les entreprises chinoises peuvent opérer ouvertement. Les Etats-Unis et l’Australie sont fermés aux investissements chinois. La preuve: c’est Pékin, plus que Bruxelles, qui est intéressé à négocier un accord de libre-échange avec l’Union. Pour l’heure, un tel accord n’est pas à l’agenda européen. De nombreuses industries, plus particulièrement dans le sud de l’Europe, ne résisteraient pas à la concurrence chinoise.

– Qu’en est-il d’un accord sur les investissements?

– L’UE veut faciliter l’implantation de ses entreprises en Chine. A présent, de nombreux secteurs sont fermés aux investisseurs étrangers. Les capitaux chinois profiteront aussi d’un tel accord. On estime que leurs investissements pourraient être multipliés par dix d’ici à 2020, pour atteindre entre 250 et 500 milliards d’euros en Europe. La Chine est aussi très intéressée par l’accès au marché pour ses exportateurs, notamment des télécommunications. A présent, les deux puissances s’échangent des biens et des services pour 1,3 milliard d’euros par jour.

– La visite du président Xi Jinping à Bruxelles, même brève, est de bon augure, n’est-ce pas?

– La Chine n’accorde pas beaucoup d’importance à la Commission, d’autant plus que celle-ci est en partance. Les contrats sont négociés entre capitales et non à Bruxelles.