diplomatie

La Chine tance les Etats-Unis sur le climat

Tandis que les pays émergents donnent des gages de bonne volonté – sans fixer d’engagement concret –, les Etats-Unis arriveront les mains vides ou presque à Copenhague

«Deux millions d’emplois perdus»: les mots barrent la poitrine d’un ouvrier dans une publicité d’Energy Citizens, un lobby financé par des groupes pétroliers et industriels. Avec un chômage de 9,8% aux Etats-Unis, il espère torpiller ainsi la loi en discussion sur le changement climatique. «Elle augmentera les coûts de l’énergie et supprimera 2,5 millions de places de travail chaque année pendant la décennie à venir», a dit lundi John Boehner, chef de la majorité républicaine.

Ce même jour, Apple claquait la porte de la Chambre américaine du commerce – suivi peu après de Nike –, lui reprochant de ne pas «jouer un rôle constructif face à la crise climatique».

A Bangkok, où s’achèvent les discussions préparatoires du sommet sur le climat de Copenhague qui commence dans deux mois, les Etats-Unis font figure de boulet mondial. «Ils sont de plus en plus perçus comme un obstacle sur la voie des négociations. A eux de dissiper ce sentiment», déclare le délégué mexicain Fernando Tudela à Reuters.

Le délégué chinois Yu Qingtai dénonce un «effort concerté» des pays industriels pour «saboter le Protocole de Kyoto». Les Etats-Unis ne sont pas directement nommés, mais personne n’est dupe. Par ailleurs, des sources européennes confient au Guardian leur souci de voir les Américains «miner» le nouveau traité.

Etonnant changement de… climat. Il y a encore un mois, on s’acheminait vers un affrontement entre pays riches et émergents, les seconds refusant de s’engager sur des objectifs fermes en matière de réduction de leurs émissions de CO2, tandis que les premiers rechignaient à leur fournir les moyens financiers pour atteindre cet objectif.

Or la Chine, le Brésil et l’Inde ont assoupli leur position de principe. Certes, aucun des trois n’a fixé une cible concrète, mais, en termes de relations publiques, leurs leaders ont magnifiquement su faire passer le message qu’ils n’étaient pas insensibles à l’enjeu climatique. Le président Hu Jintao en particulier s’est montré convaincant devant l’Assemblée générale des Nations unies le 22 septembre dernier.

La Chine pourrait aussi surprendre le monde par la rapidité de son adaptation, prévient mardi le rapport de l’Agence internationale de l’énergie. Ce pays qui investit énormément dans les énergies nucléaire, éolienne et solaire limiterait ses émissions de carbone à 7,1 gigatonnes en 2030 – contre 11,6 anticipées précédemment par l’AIE et 6,1 en 2007. «Ces économies peuvent placer la Chine en tête des efforts mondiaux contre le réchauffement climatique», dit Faith Birol, chef économiste de l’AIE.

La Chine est devenue le premier pollueur mondial, juste devant les Etats-Unis. A eux deux, ces pays représentent un peu plus de 40% des émissions globales de CO2.

Le président Barack Obama, qui succédait à Hu Jintao à la tribune de l’ONU, est apparu plus vague que son homologue chinois sur les engagements américains. Et pour cause. Le week-end dernier, sa conseillère sur le climat, Carol Browner, a avoué ce qui se chuchotait depuis des semaines: surchargé par des débats sur la réforme de la santé et la politique étrangère, le Sénat n’arrivera probablement pas à voter la législation sur le changement climatique avant le sommet de décembre.

Ainsi, les Etats-Unis seraient le seul pays important à arriver à Copenhague les mains vides. Pourtant, le texte en discussion au Sénat est déjà faible par rapport aux objectifs fixés par l’ONU. Il vise une réduction des émissions de 7% en 2020 par rapport à leur niveau de 1990, alors que l’objectif onusien est de 25 à 40%. L’Union européenne et le nouveau gouvernement japonais se sont engagés à le respecter.

Mais il y a une pierre d’achoppement plus grosse encore que la querelle sur les pourcentages. Dans les coulisses de Bangkok, il apparaît que les Etats-Unis – soutenus par l’Australie – militent avec un certain succès pour un accord «à la carte» à Copenhague. Cela signifierait que les quelque 180 pays participant au sommet renonceraient à un texte unique et contraignant pour se fixer des objectifs nationaux.

Les opposants à cette approche affirment qu’un texte «sans possibilité de mordre» ne sert à rien. Les pragmatiques, dont l’hebdomadaire The Economist, rétorquent que Kyoto prévoit en principe des mécanismes de contrainte, mais qu’ils n’ont pas empêché le Canada de dépasser sa cible d’émissions de 29% sans encourir aucune sanction.

«Les Etats-Unis semblent avoir gagné beaucoup de pays déve­loppés à leur cause», observe Martin Khor, secrétaire du South Centre, un groupe de réflexion défendant les pays émergents basé à Genève.

S’ils apparaissent actuellement comme le maillon faible de la lutte contre le réchauffement climatique, les Etats-Unis n’ont toutefois pas dit leur dernier mot. «N’oublions pas que Barack Obama se met au volant d’une voiture qui est restée immobile pendant huit ans», dit Daniel Weiss, stratégiste climat du groupe de réflexion American Progress. Il juge les critiques «exagérées» et souligne les 70 milliards de dollars du plan de relance consacrés aux énergies non polluantes.

De plus, les efforts américains sont parfois discrets et ne passent pas tous par Copenhague. Ainsi, l’Agence nationale pour la protection de l’environnement (EPA) a été autorisée par la Cour suprême à fixer des limites aux émissions polluantes pour les véhicules. L’administration lui a conféré le même pouvoir pour les usines électriques. Et la directrice de l’EPA, Lisa Jackson, vient de faire savoir qu’elle avait bien l’intention de faire usage de ces nouveaux outils.

Last but not least, l’opinion a évolué. Trois Américains sur quatre interrogés par ABC News se disent dorénavant favorables à une réglementation des émissions polluantes.

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