Cet été, les 200 000 résidents du district de Meilan, sur l’île de Hainan, au sud de la Chine, se sont rendus aux urnes. Ils devaient s’exprimer sur l’allocation de 12 millions de yuans (1,7 million de francs), correspondant à environ 1% du budget municipal. Les citoyens avaient au préalable dressé une liste de propositions, comprenant la réparation de routes, la réfection des égouts ou l’installation de bancs publics. Une mini-révolution en Chine, où les citoyens sont en général exclus de la prise de décision.

Tables rondes délibératives

Mais Meilan n’est pas un cas unique. De plus en plus d’autorités locales donnent la parole aux citoyens. «A Zeguo, dans le Zhejiang, les 120 000 résidents ont été sondés sur le financement de 30 projets d’infrastructure, comme des ponts, des routes ou des écoles, indique Baogang He, un expert de ces expérimentations démocratiques à l’Université Deakin, en Australie. Ils devaient décider lesquels seraient prioritaires.»

A Shangcheng, un quartier de Hangzhou, les citoyens sont invités à participer à une assemblée consultative une fois par mois, pour débattre des questions locales. Précurseur, la ville de Wenling a introduit une table ronde délibérative quatre fois par an en 2002 déjà. Les questions débattues vont du prix des transports publics ou de l’électricité aux règles gouvernant la possession d’un animal domestique, en passant par la préservation des bâtiments historiques. Les citoyens d’un quartier de la capitale ont même pu se prononcer sur le déménagement du Zoo de Pékin.

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Cette forme de démocratie à petite échelle est aussi utilisée pour évaluer – ou même sélectionner – les autorités locales. La ville de Hangzhou mène régulièrement des sondages pour récolter l’opinion des résidents sur ceux qui les gouvernent. «Depuis les années 1980, des élections ont lieu au niveau des villages, souligne Nancy Qian, une spécialiste de la prise de décision de l’Université Northwestern, aux Etats-Unis. Le pays compte plus de 700 000 communes. Le gouvernement central ne peut de toute façon pas toutes les contrôler efficacement depuis Pékin.»

Veto de Xi Jinping

Cela a parfois mené à des poussées démocratiques. En 2003, plus de 100 candidats indépendants se sont présentés. Mais depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, l’Etat central a resserré son étau et invalide systématiquement les candidats qui ne lui plaisent pas.

La résolution de disputes est un autre domaine où l’avis des citoyens est sollicité. «De nombreux villages se sont beaucoup enrichis ces dernières années, avance Baogang He. Cela crée des disputes lorsque les femmes doivent déménager dans une commune moins riche pour suivre leur mari, comme le veut la coutume.» Il cite le cas d’un village dans le Guangdong où un tel conflit a été résolu grâce à une assemblée collective où chaque partie a pu exprimer ses doléances.

A Zhengzhou, une cité du centre de la Chine, les disputes entourant le montant alloué aux résidents qui allaient se faire saisir leurs terres pour faire de la place à un nouvel aéroport a été décidé ainsi. A Guangzhou, les autorités ont utilisé un sondage pour évaluer la grogne populaire au sujet d’une hausse du prix des transports publics et la revoir à la baisse.

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Pour le gouvernement, ces expérimentations démocratiques représentent une habile façon de générer du bon vouloir auprès des citoyens. «Comme ils ont la sensation d’avoir pris part à la prise de décision, ils sont moins enclins à la contester ou à s’en prendre aux autorités si elle échoue», note Baogang He.

La crainte de subir le même sort que l’URSS

L’émergence d’une classe moyenne plus revendicatrice au niveau de ses conditions de vie a également rendu nécessaire la création de soupapes de sécurité. «Les dirigeants savent que les bols de riz bien remplis, les gratte-ciel, les centres commerciaux et les vacances à l’étranger ne suffiront pas, relève John Keane, un politologue de l’Université de Sydney. C’est pour cela qu’ils cherchent à générer du soutien populaire en développant des outils démocratiques.» A Pékin, au cœur du pouvoir, la crainte de subir le même sort que l’URSS est omniprésente.

Mais le résultat est «une démocratie fantôme, qui reflète et imite les régimes démocratiques occidentaux» sans en avoir les attributs réels, selon John Keane. «On donne une voix au peuple mais sans mettre en danger le monopole du Parti communiste», abonde Baogang He. Il n’est en effet pas rare que certains citoyens soient exclus des consultations ou que les récalcitrants fassent l’objet de mesures d’intimidation. Si le résultat d’une consultation ne convient pas aux dirigeants, ils gardent de toute façon le dernier mot.