Droits de l’homme

Chine-Etats-Unis: Genève, au cœur du choc des valeurs

Après le passage du dalaï-lama à Genève, Pékin évoque une offensive majeure des Occidentaux

La riposte de Pékin est tombée au cours du week-end. La venue du dalaï-lama à Genève en marge d’une session de l’ONU sur les droits de l’Homme est une provocation comparable à l’attribution du Prix Nobel de la paix au leader tibétain en 1989, estime le pouvoir chinois. Quant à la déclaration de douze pays emmenés par les Etats-Unis, jeudi dernier au Palais des Nations, qui faisaient part de leur inquiétude face au recul des droits de l’Homme en Chine, elle est considérée comme l’«une des offensives collectives les plus importantes contre la Chine».

Après des années de relatif silence de la communauté internationale sur l’état des libertés en Chine, cette question va-t-elle redevenir une pomme de discorde? Une chose semble claire: depuis quelques mois Washington affiche son intention d’en faire une priorité dans sa relation avec Pékin. Pour les activistes de la société civile chinoise, cela peut s’expliquer de diverses manières. Sans doute y a-t-il une part de calcul politique de l’administration américaine dans le fait de recourir à cette arme. Mais la raison principale est à chercher en Chine, un pays où la répression politique n’avait plus connu de tel niveau depuis les lendemains du massacre de la place Tiananmen, en 1989.

Recul des libertés

Jeudi dernier, l’ambassadeur américain auprès des Nations unies, Keith Harper, lisait une déclaration dans le cadre du Conseil des droits de l’Homme listant de nombreux reculs des libertés en Chine (arrestations d’avocats, disparition de personnes, confessions télévisées, arbitraire des forces de l’ordre) co-sponsorisée par onze Etats (Allemagne, Japon, Canada, Australie, Royaume-Uni, Pays-Bas, Belgique et pays scandinaves). Dans la foulée, l’ambassadeur de Chine, Fu Cong, dénonçait la politique des deux poids deux mesures d’un pays qui avait créé des prisons comme Guantanamo et dont «les soldats continuaient à tuer et à violer sur sol étranger dans l’illégalité internationale». Les ONG n’en applaudissaient pas moins un «geste fort» des Occidentaux, inédits depuis 2008 et la répression d’un soulèvement tibétain par les forces chinoise.

Le lendemain, vendredi, le dalaï-lama s’exprimait à la Maison de la paix en compagnie de deux autres prix Nobel de la paix sur le rôle de la société civile sous la supervision de l’adjointe du haut-commissaire de l’ONU pour les droits de l’Homme, Kate Gilmore. Le chef spirituel s’adressait ensuite à une foule de Tibétains devant le siège genevois de l’ONU. C’en était trop pour Pékin. Le porte-parole du Ministère chinois des affaires étrangères, Hong Lei, protestait dimanche contre une violation de la charte de l’ONU qui garantit la souveraineté des Etats. Dans le même temps, Zhu Weiqun, le responsable des affaires ethniques et religieuses de la Conférence consultative du peuple – qui se réunit en ce moment même à Pékin – s’en prenait à une attitude occidentale jugée agressive qui rappelle 1989. Pour sa part, le quotidien nationaliste Global Times, contrôlé par le Parti communiste, dénonçait dans un éditorial l'«offensive massive» des Occidentaux aux noms de valeurs universelles inopérantes en Chine.

«Une nouvelle dynamique»

«Il y a tout à coup une nouvelle dynamique, se réjouit Padma Dolma, directrice européenne de l’Association des étudiants pour un Tibet libre. Peut-être que les Occidentaux comprennent enfin qu’il est inutile de vouloir négocier avec la Chine sans faire pression.» Plusieurs initiatives américaines récentes visant la Chine ne peuvent être le fruit du hasard, estime la militante: une représentante du Département d’Etat américain était récemment à Dharamsala, le siège du gouvernement tibétain en exil; deux sénateurs américains ayant récemment visité Lhassa appellent la Chine à s’ouvrir; des membres du Congrès demandent à renommer une rue proche de l’ambassade de Chine à Washington du nom du célèbre dissident chinois emprisonné Liu Xiaobo. Et en avril, veut croire la militante, le président Barack Obama rencontrera le dalaï-lama pour un déjeuner de la prière qui pourrait être médiatisé, contrairement à ce qui s’est fait l’an dernier.

On s’illusionne si l’on croit que l’on va faire changer le régime avec des dialogues sur les droits de l’Homme.

L’avocat chinois Teng Biao, en exil depuis deux ans aux Etats-Unis, se félicite également d’un message enfin clair envoyé à Pékin. «On s’illusionne si l’on croit que l’on va faire changer le régime avec des dialogues sur les droits de l’Homme. Le pouvoir chinois ne comprend que les rapports de force. La réalité est que la répression ne cesse d’augmenter en Chine depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir.» Directrice d’une ONG de défense des droits de l’homme, Renée Xia, souligne le danger pour les militants chinois de faire le déplacement de Genève où ils sont espionnés. «Il y a deux ans mourrait Cao Shunli, rappelle-t-elle. Elle avait été arrêtée à l’aéroport de Pékin au moment d’embarquer pour Genève. Quelques mois plus tard elle décédait en prison.»

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