A l’heure où la Chine et le Japon se disputent autour d’une poignée d’îlots, il est précieux de réexplorer l’histoire commune pétrie de conflits de ces deux géants asiatiques dans l’entre-deux-guerres. En l’occurrence, cette suite de coups de force et de batailles qui aboutiront à l’invasion d’une grande partie du territoire chinois par l’armée nipponne en 1937 et furent le prélude à la Seconde Guerre mondiale.

Rien ne vaut pour le faire la lecture de ce livre qui raconte l’itinéraire fascinant du lieutenant-colonel Kanji Ishiwara, l’un des principaux organisateurs de l’incident de Moukden en 1931.

Le sabotage du chemin de fer

Ce faux attentat servit de prétexte à l’annexion de la Mandchourie par les Japonais: à l’insu de l’état-major de l’armée nippone, Ishiwara et les autres membres du complot font détoner une charge sur le chemin de fer japonais.

Concession gagnée lors de la guerre russo-japonaise de 1905, la compagnie ferroviaire nipponne est protégée par une garde ferroviaire japonaise, l’armée du Kwantung. L’explosion ne fera même pas dérailler l’express qui passe ce soir-là.

Mais les bataillons japonais préparés par les conjurés attaquent les forces locales chinoises, qui seront accusées, dans une mise en scène grossière, d’avoir perpétré l’attentat contre les intérêts du ­Japon.

Après des années d’ambitions frustrées en Chine – soit par les Occidentaux, notamment les Etats-Unis, soit par les rares gouvernements libéraux qui reprennent de manière éphémère le contrôle de la Diète –, le pays s’engage, sous l’impulsion d’Ishiwara puis d’autres officiers extrémistes, dans une fuite en avant.

Une surenchère de casus belli suivra Moukden: l’infamante attaque de Shanghai en 1932, ou encore l’incident du pont Marco-Polo en 1937. La terreur devient l’arme ultime pour assujettir une Chine trop vaste et trop insaisissable. Rien ne marche comme prévu. Le Japon ira à la catastrophe.

L’ouvrage de Bruno Birolli, ancien correspondant du Nouvel Observateur à Tokyo et Pékin, revisite ce passif qui pèse aujourd’hui de tout son poids sur les relations sino-japonaises.

Mais il éclaire aussi la complexité de ce Japon des années 1930, tout juste ouvert à la modernité occidentale et déboussolé par elle, en proie à un délire obsidional et dont Ishiwara est l’un des sous-produits, avec son principe de «guerre finale» avec l’Occident. La somme de documents inédits et exceptionnels qu’il a laissée derrière lui ouvre une fenêtre sur l’univers mental des officiers japonais…

Quatre-vingt-un ans après Moukden, sacré «jour d’humiliation nationale» en Chine, le Japon n’a plus aucune ambition impériale. La Chine, elle, vibre tout entière au diapason de sa «renaissance nationale». Elle s’estime encerclée dans le Pacifique par les Etats-Unis, autrefois garants de son intégrité et aujourd’hui alliés du Japon.

Son armée, qui obéit au chef suprême du parti et non au gouvernement, est pleine de fortes têtes qui fustigent la mollesse des dirigeants civils et rêvent d’une mission salvatrice. C’est une autre histoire qui s’esquisse, et elle semble parfois rimer avec celle du siècle dernier…