Appelée en Chine «Journée de l’humiliation nationale» en mémoire de l’incident de Mukden, qui, le 18 septembre 1931, a servi de prétexte à l’invasion de la Mandchourie par l’armée japonaise, la journée de mardi a été placée sous haute surveillance: les dérapages du week-end dans plusieurs villes de Chine, la venue à Pékin du secrétaire américain à la Défense, Leon Panetta, et le débarquement de deux militants japonais – repartis depuis – sur l’un des îlots des Senkaku (Diaoyu, pour les Chinois, mer de Chine orientale) dans la matinée, forment un cocktail explosif pour les relations sino-japonaises. A Chengdu (Sichuan), quelques centaines de jeunes manifestants encadrés par des cordons de policiers en uniforme ont, dans la matinée, défilé et effectué des allers-retours sur une avenue de la ville qui avait été bloquée.

L’heure est au recadrage, comme l’indique la réprobation officielle de la «poignée de vandales» qui ont détruit des magasins, des usines et des véhicules lors de rassemblements à Changsha, Canton, Qingdao et Xian, samedi et dimanche. Les autorités ne cessent d’appeler – dans la presse, mais aussi par des SMS et sur les microblogs de la police – «à l’expression rationnelle et pacifique du patriotisme».

L’agence Chine nouvelle (Xinhua), qui titrait mardi sur «l’impopularité du vandalisme auprès du public chinois», a décrit comme «exemplaires» les manifestations qui se sont tenues devant l’ambassade du Japon à Pékin, et s’est félicitée que «l’ensemble des Chinois, réagissant à l’achat d’une partie de l’archipel des Diaoyu par les Japonais, avaient défilé pour exprimer leur soutien aux actions entreprises par la Chine pour préserver sa souveraineté et dénoncer les méfaits du Japon». Des enseignes japonaises ont été incitées à fermer boutique.

Que les manifestations anti-japonaises aient reçu l’imprimatur des autorités n’est un secret pour personne: l’encadrement des manifestants est très étroit et les militants des groupuscules anti-japonais sont surveillés de très près par la police. Des internautes ont rapporté qu’ils avaient reçu des appels au rassemblement de la part de personnels administratifs; les expressions liées aux manifestations anti-japonaises échappent comme par hasard à une censure extrêmement tatillonne chaque fois qu’il s’agit de protestations. «Le parti a la capacité de contrôler la situation. C’est le grand metteur en scène, c’est lui qui décide, les manifestants sont comme des acteurs», estime Ran Yunfei, un écrivain de Chengdu qui fustige «le lavage de cerveau» de «l’éducation patriotique» dispensée dans les écoles.

Récurrentes en Chine, les flambées anti-japonaises sont toujours à double tranchant pour les autorités: dans les années 1980, elles avaient fragilisé la position de Hu Yaobang, le secrétaire général réformiste limogé en 1987. Dans plusieurs villes, des portraits de Mao ont, ces derniers jours, été photographiés et ont circulé sur Internet: la figure du grand timonier a suscité toutes sortes de spéculations sur les intentions des «maoïstes», l’extrême gauche chinoise, sur la défensive depuis l’affaire Bo Xilai.

Signe de la vigilance extrême des autorités chinoises, trois militants qui avaient déployé dimanche, à Shenzhen, en pleine manifestation anti-japonaise, une banderole demandant «la liberté, la démocratie, les droits de l’homme et le respect de la Constitution» ont été prestement arrêtés par la police secrète et emmenés.

Leon Panetta, qui doit rencontrer ce mardi le ministre de la Défense chinois ainsi que le futur président, Xi Jinping, réapparu en public samedi après deux semaines d’absence inexpliquée, n’est pas assuré de voir ses appels au calme pris au sérieux par ses hôtes. Plusieurs experts chinois des questions de défense ont critiqué les discussions menées au Japon par Leon Panetta autour du projet d’un nouveau système de radar antimissile dans le sud de l’Archipel, destiné à contrer la Corée du Nord, arguant qu’il visait en réalité la Chine.

Pékin, qui a, pour la première fois, soumis une demande officielle de reconnaissance de souveraineté sur les îles Diaoyu aux Nations unies le 13 septembre, sait toutefois qu’il ne doit pas s’aliéner l’opinion internationale: «Le paradoxe, c’est qu’après l’incident du 18 septembre 1931 à Mukden, la Chine avait le soutien international de son côté, et que le Japon a alors perdu tout son crédit», signale le journaliste Bruno Birolli, auteur d’un livre à paraître en octobre sur Ishiwara Kanji, l’officier japonais qui organisa le sabotage du chemin de fer à Mukden pour l’attribuer aux Chinois (Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre, coédition Artes Editions/Armand Colin). «Quoi qu’on en dise, la page de la guerre n’est pas tournée en Asie et reste une source potentielle de conflit énorme. Le Japon ne veut rien céder, ne veut pas admettre les pages les plus noires de son histoire. Et le Parti communiste joue aujourd’hui à fond l’exaltation de la xénophobie», poursuit-il.

«La page de la guerre n’est pas tournée en Asie et reste une source potentielle de conflit énorme»