C'est un cas assez unique dans la diplomatie. Lorsque le président de la République populaire de Chine (RPC), Xi Jinping, rencontrera ce samedi à Singapour, le président de la République de Chine, Ma Ying-jeou, ils se donneront du Monsieur en évitant soigneusement toute référence à leur véritable titre. Tout comme on n'en saura pas plus sur qui a invité qui à faire ce geste historique, les autorités de Singapour se contentant de jouer les hôteliers.

Historique? La dernière fois qu'un chef du parti communiste a serré la main d'un chef du parti nationaliste (Kuomintang), c'était en 1945. Après leur rencontre, Mao Tsé-toung et Tchang Kai-shek reprirent de plus belle une guerre civile qu'ils avaient mise un temps en sourdine pour combattre l'envahisseur japonais. On connaît la suite: les communistes l'emportèrent en 1949. Les nationalistes se réfugièrent alors sur l'île de Taiwan et, en 1971, ils perdirent leur siège de représentant de la Chine à l'ONU au profit de Pékin. Depuis, la RPC considère Taïwan comme une simple province rebelle.

Les calculs de Ma

Jusqu'ici, il était donc exclu pour un dirigeant de Pékin de rencontrer un dirigeant de Taipei. Cela aurait pu passer pour une reconnaissance de la légitimité politique du système taïwanais qui s'est démocratisé depuis les années 1990. Seules des rencontres entre chefs de parti se disputant la définition d'une Chine unique étaient envisageables. Il y en a eu. Mais Ma Ying-jeou, s'il reste le président de Taiwan, n'est plus le dirigeant du Kuomintang (il en a démissionné après une sévère défaite de son parti lors d'élections locales l'an dernier). Du coup la presse de Pékin le désigne comme un leader, sans préciser de quoi…

Le «leader» Ma Ying-jeou était demandeur d'un tel geste. D'une part, c'est pour lui l'assurance d'entrer dans les livres d'histoire au terme de deux mandats d'une présidence sans éclat qui aura vu un renforcement des liens économiques entre les «deux côtés du détroit», comme on qualifie en langage neutre la nature de cette relation. D'autre part, ce pourrait être une façon de redonner un peu de vigueur à son parti largement distancé dans les sondages à quelques semaines de l'élection présidentielle.

Les gains de Xi

La signification de cette rencontre à une autre portée pour Xi Jinping, l'homme à la tête de la deuxième économie mondiale. Lui aussi tente de peser sur les électeurs taïwanais pour les détourner du vote « indépendantiste » qui se dessine. Un pari loin d'être gagné: la dernière fois que Pékin a voulu s'immiscer dans le débat taïwanais, c'était en 1996 avec des tirs de missile. Le résultat fut exactement inverse de celui recherché, le candidat « pro-Pékin » étant défait dans les urnes.

Mais là n'est pas l'essentiel. En prenant le risque de rencontrer son homologue taïwanais, Xi Jinping prouve surtout qu'il est prêt à rompre avec le passé, assumant un leadership comme la Chine n'en avait plus connu depuis Mao Tsé-toung. La rencontre de Singapour ne débouchera sur aucune déclaration, aucun communiqué. Pékin ne renoncera pas à l'usage de la force pour récupérer «son» île – vers laquelle des centaines de missiles sont pointés- le cas échéant. Mais le message est clair: la Chine devient plus audacieuse pour assurer sa place dans un monde transformé par sa montée en puissance. Les manœuvres et revendications en Mer de Chine du sud inquiètent-elles les pays voisins? Sachez que Pékin peut aussi jouer la carte de l'apaisement en tendant la main à son petit frère ennemi. Symboliquement, le message est d'une grande force.

Dictature et démocratie

En rencontrant Mr Ma, Mr Xi renforce son prestige sur la scène politique intérieure et engrange un capital de sympathie sur le plan international. Reste à ne pas être dupe: le secrétaire général de la plus grande dictature n'est pas à l'abri d'une dérive comme ce fut le cas de Mao, son modèle. Mr Ma, à la tête du seul territoire chinois démocratique, devrait s'en souvenir.