Pour leur première rencontre en qualité de chefs d’Etat, ces vendredi et samedi, les présidents américain et chinois ont choisi la chaleur torride de Rancho Mirage, en Californie. Barack Obama, 51 ans, et Xi Jinping, 59 ans, ont délibérément opté pour le cadre informel des Sunnylands, une sorte de Camp David version côte Ouest. Aux Etats-Unis, rarement un sommet n’avait suscité autant de commentaires et d’attentes. Sinologue à la Carnegie Endowment for International Peace à Washington, Douglas Paal l’explique: «C’est la première fois en plus de quarante ans que les deux leaders de puissances aussi importantes que différentes s’assoient à la même table pour des discussions informelles. La dernière fois, c’était entre le leader du Parti communiste chinois Mao Tsé-toung et le président américain Richard Nixon, en 1972.» L’Amérique a, poursuit-il, une chance historique d’établir une coopération nouvelle entre les deux premières puissances économiques mon­diales.

L’objectif est ambitieux, mais le courant entre les deux présidents semble passer. En février 2012, alors qu’il était encore vice-président, Xi Jinping avait eu droit aux honneurs du Bureau ovale, en principe réservés aux chefs d’Etat. Beaucoup le décrivent comme un président plus déterminé, décomplexé et plus ouvert que son prédécesseur, Hu Jintao. C’est le visage, avance-t-on, d’une Chine confiante. Ce n’est pas un hasard si, à partir de décembre de l’an dernier, des responsables chinois ont insisté pour organiser une telle rencontre devant servir à mettre en œuvre ce que Xi Jinping avait déjà évoqué à Washington en 2012: une «nouvelle relation de grandes puissances» avec les Etats-Unis. L’insistance était telle que l’administration Obama en a elle-même été surprise.

Le sommet de Rancho Mirage a lieu à un moment où la Chine fait à nouveau l’objet de vives critiques outre-Atlantique en raison d’activités soutenues de cyberespionnage économique qui irritent banques et industriels américains. A ce problème s’ajoute la crainte de voir la puissance économique chinoise avancer à pas de géant. Aux Etats-Unis, rien ne pouvait mieux illustrer cette peur d’être supplanté un jour par la Chine au rang de première puissance économique que l’annonce récente du rachat de Smithfield Foods, l’un des plus grands et plus anciens producteurs de porc en Amérique par le producteur chinois Shuanghui, un géant de 7 milliards de dollars.

Renforçant le sentiment d’être à la merci de l’économie chinoise, un procureur de New York a inculpé en mai trois scientifiques chinois qui bénéficiaient d’une bourse des National Institutes of Health, des centres de recherche dépendant de l’Etat fédéral américain. Motif? Ils partageaient le résultat de leur recherche avec leur réel employeur, le Shenzhen Institute of Advanced Technology. Aujourd’hui, le centre de Shenzhen se targue d’être à la pointe de la robotique, des nanotechnologies et de l’imagerie à résonance magnétique. Le cas des trois scientifiques n’est pas isolé. Il relève d’une détermination chinoise de renforcer la compétitivité du pays. Dans un livre intitulé Chinese Industrial Espionage, William Hannas, James Mulvenon et Anna Puglisi soulignent, dans le New York Times, que la Chine est dans une catégorie à part quand il s’agit d’acquérir la technologie de ses concurrents, en particulier américains.

Pour les Américains, dont la dette de plus de 17 000 milliards de dollars est en grande partie détenue par la Chine, le capitalisme d’Etat chinois est ambivalent. D’un côté, il a permis aux deux pays de développer des échanges commerciaux qui sont, selon l’ex-ambassadeur des Etats-Unis à Pékin, Jon Huntsman, les plus importants de l’histoire. En 1985, le commerce entre les deux pays se chiffrait à 7,7 milliards et à 116 milliards en 2000. En 2012, il a bondi à 536 milliards. De l’autre, une telle puissance de feu fait peur. Selon les prévisions, les investissements directs chinois à l’étranger s’élèveront à 1000, voire 2000 milliards de dollars d’ici à 2020. Aux Etats-Unis, les investissements chinois sont passés d’un petit milliard de dollars en 2008 à 6,7 milliards en 2012. A l’échelle mondiale, la Chine a des projets d’infrastructures presque pharaoniques: plus de 200 barrages dans le monde, des oléoducs et gazoducs, des installations pétrolières.

A Washington, le Congrès exhorte Barack Obama à taper du poing sur la table pour que la Chine respecte les règles en matière de propriété intellectuelle et de compétitivité. L’administration démocrate répond à la menace économique chinoise en tentant de conclure, d’ici à la fin de l’année, le Partenariat transpacifique, un traité multilatéral de libre-échange avec les pays de la région Asie-Pacifique. Au plan bilatéral, les deux présidents devront parler des barrières au commerce. Les Américains n’ont toujours pas accès aux secteurs financiers, de l’énergie et des transports. Les Chinois font face à des obstacles pour investir en Amérique. A Pékin, on n’a pas oublié le décret de Barack Obama de septembre 2012, interdisant à une société chinoise de construire un parc éolien en Oregon, apparemment trop proche d’un site militaire…

«L’Amérique a une chance historique d’établir une nouvelle coopération avec Pékin»